Plaidoyer pour un capitalisme éclairé

En janvier dernier, alors que je lisais les journaux, quelle ne fut pas ma surprise en tombant sur un article qui correspondait parfaitement à l’idée que je me faisais du chemin que devrait prendre notre mondialisation. J’ai immédiatement souhaité en rencontrer l’auteur avec qui je suis parvenu à prendre contact peu après. Il s’agit de Bernard Esambert, un des premiers à parler de mondialisation, dès 1977, dans son livre Le Troisième conflit mondial. Bernard Esambert  a été entre autres le conseiller industriel de Georges Pompidou, le directeur du Crédit Lyonnais, le président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, le président de l’École Polytechnique, le vice-président des groupes Bolloré et Lagardère. Il préside aujourd’hui l’Advisory Board de la banque ARJIL où il a accepté de me recevoir il y a quelques semaines. Pendant une heure des plus intéressantes, nous avons discuté et échangé cordialement nos vues sur la tournure que prenait la mondialisation et sur le rôle que pouvait jouer internet dans l’émergence d’une opinion publique mondiale susceptible de réclamer le changement. Il m’a apporté son soutien et m’a permis de publier sur ce blog son article que je vous propose ici. 

Plaidoyer pour un capitalisme éclairé (7 janvier 2008) 

L’espèce humaine ressemble furieusement à un véhicule en pleine accélération, conduit par d’innombrables pilotes vers un avenir incertain.

Tout a commencé dans les années 1960 quand le commerce mondial s’est mis à croître beaucoup plus rapidement que la richesse (le PNB) mondiale. Les progrès à un rythme effréné des moyens de transport des produits et des informations ont accéléré le mouvement.

 Aujourd’hui les échanges internationaux représentent plus du tiers du PNB mondial et nous travaillons tous plus d’un jour sur trois pour l’exportation. Les exportations d’usine puis de laboratoires de recherche pour suivre et naturaliser les produits, donc les transferts de capitaux, ont suivi.

Ainsi est née la mondialisation dont on nous rebat les oreilles. La libéralisation des marchés ainsi que la financiarisation de la sphère économique ont fait le reste, et nous vivons désormais dans un monde de marchands produisant massivement du confort matériel, des services et des images. Le contexte est celui d’un combat économique qui a transformé la planète en champ de bataille, sans morale ni spiritualité. Si sur le plan matériel le libéralisme des temps modernes a apporté la satisfaction des besoins vitaux à des centaines de millions d’individus, il a creusé l’écart entre une société de consommation qui déborde de biens matériels pour les uns sans procurer un minimum vital décent pour les autres.

Il s’agit dorénavant d’envisager un libéralisme éclairé prenant en considération la notion de solidarité au sein de l’espèce humaine. Sans oublier la justice, l’un des tout premiers mots inventé par le Sapiens Sapiens. Les États responsables de la préparation de l’avenir sont devenus des Etats du palliatif, dispensateur de protections et de consolations. Partout l’injustice est dénoncée mais elle persiste sous de multiples visages, tel celui, honteux, du chômage.La mondialisation s’est développée beaucoup plus rapidement que ses nécessaires régulations et l’apparition d’un code éthique au niveau mondial.

C’est sur ces deux plans qu’il convient désormais d’agir pour mettre de l’ordre dans notre image du monde et pour que le libéralisme, remarquable facteur de développement, reste un moyen et ne se transforme pas en une religion sans garde-fous.  

Du côté du manque de régulation, au-delà de la dispersion des organismes (l’ONU, l’OTAN et les Etats-Unis pour la gendarmerie du monde, la Banque mondiale, le FMI, le G8 pour l’économie, …), tous datant des années 40, à l’O.M.C. près d’ailleurs imaginée dans les accords de Bretton-Woods, deux exemples : les facteurs de compétition intègrent les formes anormales de travail (des enfants,…), des écarts de salaires décourageant même la créativité, des parités monétaires totalement artificielles (le Yuan chinois versus toutes les autres monnaies). Ces facteurs sont surveillés par l’OMC, le BIT et le G8 qui s’ignorent totalement. Quand on sait par exemple qu’une dévaluation de 10% d’une monnaie (G8) est équivalente à un droit de douane de 10% (OMC), il apparaît à l’évidence que le monde ne pourra faire l’économie d’une organisation confédérale lui permettant de mettre de l’ordre dans ce que j’appelle pour ma part depuis près de quarante ans la guerre économique.

Dans le domaine pharmaceutique, le sort des génériques dont on connaît l’importance pour les populations du tiers-monde touchées par le Sida, dépend de l’OMS et de l’OMC sans grand dialogue entre ces deux organismes.

D’innombrables enceintes se sont cependant créées pour pallier la vacuité d’une véritable gouvernance mondiale : G7, G20, G4,…Des milliers d’organisations émanant de la société civile (dont 2000 ONG) ont vu le jour dont le mérite est de vouloir rendre équitable le processus de mondialisation.

Un conseil de sécurité économique et social a été imaginé dont les pouvoirs s’inspireraient de ceux qu’exerce le conseil de sécurité de l’ONU sur le plan politique. Ce bouillonnement de la société civile débouchant sur d’innombrables forums mondiaux qu’aucune frontière ne peut bloquer montre à l’évidence que le monde devra passer à un degré supérieur d’organisation. Au moment même où les Etats érigent des murets de fortune pour se protéger de la globalisation.  

Restera le problème le plus important. La planète a pris la route des choses oubliant celle de l’esprit, mais il ne sert à rien de danser la danse du scalp devant le libéralisme. Il faut simplement le doter d’un code moral qui le rende acceptable (supportable ?) à la majorité. Qui définitivement supprime le travail des enfants, établisse définitivement la parité hommes-femmes, supprime les enrichissements insolents et sans cause, crée une véritable solidarité avec les éclopés de la croissance. Qui recrée un peu de vertu et de grâce dans le système en déclinant l’immense désir de justice et de dignité de l’homme du vingt et unième siècle.  

Comment ? Le besoin de spiritualité (dont témoignent hélas les excès des sectes) démontre que les principales religions monothéistes ne peuvent être tenues à l’écart d’un tel processus, y compris le bouddhisme, la sagesse de quelques hindouistes,  la religion des droits de l’homme dont les très beaux textes fondateurs figurent dans le statut des Nations Unis et dans notre constitution. Il y a dans ces réservoirs de connaissance et d’éthique de quoi puiser quelques principes.  

Rêvons d’un dialogue entre Averroès, Maïmonide, Saint Thomas d’Aquin et Aristote qui réanimerait l’entrelacs des révélations et de la raison. D’un pari de Pascal étendu à l’ensemble de l’irrationnel et du rationnel. La raison et la foi s’adossant, quoi de plus humain pour faire face à nos interrogations.

Une sagesse peut s’en dégager, libre d’ailleurs de toute tutelle religieuse car résultant de la pluralité religieuse surtout si l’on fait également appel à quelques prix Nobel de la paix, responsables d’O.N.G., grands scientifiques et philosophes connus pour leurs qualités humaines (des « entrepreneurs d’humanité »).

Car nous sommes tous des enfants d’Abraham, de la raison, de la sagesse. L’Islam n’est pas forcément la solution, pas davantage que le seul christianisme ou le judaïsme. C’est leur somme qui peut nous rapprocher du ciel ou du sens, sans nous faire perdre le contact avec le sol. A condition que nous abattions nos idoles sources d’égoïsme et d’intolérance pour ajouter à l’important chiffrable l’essentiel qui échappe au chiffre. Il arrive que des idées déchirent la pensée comme des poids trop lourds déchirent les muscles. 

Un code éthique élaboré par un tel cénacle consoliderait de jeunes démocraties un peu partout dans le monde, freinerait l’absentéisme du cœur qui accompagne souvent la concurrence sans frein. Plus trivialement, il pourrait conduire de nombreux cadres supérieurs, acteurs du CAC 40 à renoncer à des avantages souvent exorbitants. Ce sont les notions de solidarité, de générosité, d’altruisme qui font de l’homme une espèce supérieure. Il est urgent de modérer la passion de la concurrence avec un peu de cet amour du prochain.

On peut parfaitement n’avoir pour ambition que de prolonger sa vie et ses plaisirs sans l’humiliation de la vieillesse et de la maladie. Mais il n’est pas interdit de rêver au partage d’une authentique condition humaine. Il y a des « biens publics mondiaux » tels que la santé, l’eau, le maintien d’une planète habitable qui nous obligent à lire notre devoir dans le regard de nos enfants. En n’oubliant pas que le bien risque de fabriquer l’enfer. Sauf à emporter le Livre, le violon, et l’écoute dans notre voyage sur terre. 

Bernard Esambert

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Une Réponse to “Plaidoyer pour un capitalisme éclairé”

  1. fabrice Says:

    Si le capitalisme éclairé c’est notament plus de régulation, de rendre public les « biens publics mondiaux » que sont l’eau, la santé (par extension les entreprises pharmaceutiques doivent être nationalisées? ou plutot « mondialisées »?) et je rajoute aussi d’autres biens communs tels que l’énergie, les transports… Qui finalement n’appartiennent qu’à une petite portion d’individus au détriment de l’immense majorité.
    Mais en fait Mr Esambert ne vient-il pas d’inventer le communisme ou estce finalement un plaidoyer pour un communisme éclairé !?

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