Un big-bang de l’éducation ?

À l’approche des élections présidentielles, s’il est un thème qui conditionne tous les autres et donc l’avenir au sens large de la France, c’est bien l’éducation. C’est d’ailleurs cocasse de voir certains commentateurs chez nous distinguer ce thème des questions économiques alors qu’ils sont intrinsèquement liés. La Corée du Sud par exemple l’a compris très tôt, dès la guerre avec le Nord communiste terminée, en investissant dans le seul  capital à disposition, le capital humain. Ce pays, qui était au même niveau au début des années 60 qu’une Algérie baignant dans le pétrole, a su créer les conditions d’un véritable miracle économique en un peu plus d’une génération, et est maintenant une des nations les plus riches du monde. La nation la plus connectée aussi.

La France quant à elle a vu son système éducatif se scléroser lentement depuis 30 ans. Les lycéens français de la fameuse génération Y sont non seulement moins bons que ceux de la génération du baby boom, mais aussi plus médiocres que dans bien d’autres pays que nous avons longtemps devancés. L’OCDE, via le PISA (Programme for International Student Assessment), a ainsi mesuré qu’en 2009 la France était au 22ème rang mondial en mathématiques, 23ème rang en lecture et 27ème rang en science, à chaque fois derrière, entre autres, la Chine, Taïwan, Singapour, la Finlande ou l’Estonie.

Mais sait-on exactement ce qui fait un bon système éducatif ?

D’après la recherche menée par la fondation Bill and Melinda Gates, de tous les facteurs dont dépend la réussite scolaire d’un enfant et sur lesquels l’école peut influer, il est en un qui est véritablement décisif et relègue tous les autres à l’insignifiance : la qualité intrinsèque du professeur présent dans la salle de classe. C’est le paramètre central. À côté, il est maintenant prouvé par exemple que la taille de la classe est un paramètre négligeable, contrairement à ce que véhiculent encore certains.

Michael Johnston, sénateur démocrate du Colorado, et ancien chef d’un établissement qui a fait passer  le taux d’admission à l’université de ses lycéens de terminale de 50% à 100% raconte que « Si vous prenez les 25% moins bons élèves et les confiez à de très bons professeurs, en trois ans ces élèves ont presque comblé leur retard et se retrouvent dans la moyenne. À l’inverse, s’ils sont placés entre les mains de professeurs médiocres trois années de suite, leur retard s’aggrave et devient irrattrapable. »

Ainsi, dans un univers scolaire où les professeurs français sont très peu évalués (un enseignant attend souvent 5 ans, voire plus, avant d’être inspecté) et où se dissimulent donc de fait un certain nombre de mauvais professeurs, le destin de beaucoup d’enfants issus de familles modestes en est remis à une grande loterie nationale. C’est tragique et suicidaire, qui plus est à notre époque où de plus en plus d’emplois sont soit remplacés par des machines, soit délocalisés.

Libération faisait un sujet le 14 décembre 2011 sur les réactions du monde de l’enseignement suite aux fuites entourant un projet de réforme qui prévoirait de modifier le système d’évaluation des enseignants en introduisant « un entretien professionnel conduit par le supérieur hiérarchique direct tous les 3 ans ». S’il est concluant, « l’agent peut gravir les échelons plus vite en se voyant accorder des mois d’anciennetés supplémentaires. ». Libération rapporte que « les syndicats enseignants reconnaissent, à des degrés divers, que le métier a changé, mais redoutent la fin d’un métier porteur d’une mission de service public ». Un service qui est pourtant en l’état de moins en moins bien rendu. Personne d’ailleurs dans le monde de l’enseignement ne nie qu’il y ait un problème : un inspecteur de l’académie de Clermont dit que « faire évoluer l’évaluation me paraît de toute façon indispensable » ;  une proviseure à Toulon confie que « le système de notation est obsolète, inopérant pour apprécier les compétences professionnelles » ; un professeur de collège à Montreuil avoue que « le mode d’évaluation actuel n’est pas satisfaisant ».

La réforme évoquée me paraît trop floue pour être commentée, mais on le comprend, il va être très compliqué de faire le « big bang » de l’éducation nationale en France. C’est pourtant un devoir pour la France de demain. Il ne s’agirait même pas à mon sens d’expérimenter quelques idées farfelues sorties tout droit d’un obscur think-tank ! Non, simplement importer des idées qui ont fait leurs preuves ailleurs : évaluer les professeurs très largement sur la base des résultats des élèves, récompenser les bons profs et les inciter à diffuser leurs bonnes pratiques pour permettre aux autres de progresser, et mettre hors circuit ceux qui sont fondamentalement mauvais.

Et à ceux qui objecteraient que les caisses sont vides pour quelque récompense que ce soit, sachez que cela a bien évidemment un sens économique que de rétribuer grassement les professeurs compétents compte tenu de leur apport à la richesse du pays : des études aux Etats-Unis ont montré qu’un professeur faisant partie des 15% meilleurs ajoutera en moyenne en une année scolaire $20.000 à ce que gagnera sur toute sa future vie active un écolier. Un tel professeur, s’il a une classe de 30 élèves, ajoute donc à l’économie $600.000 par an en moyenne. Il y a donc théoriquement de quoi être très généreux avec les « stars » de l’enseignement. À condition de se mettre d’accord sur la façon de les identifier.

Dans un contexte de mondialisation du marché du travail, de délocalisation des entreprises, et de mécanisation/informatisation rampante de toujours plus de métiers, il est bon de se rappeler la mission première de l’éducation secondaire : faire en sorte qu’un maximum de lycéens ait un niveau suffisant pour faire des études supérieures, sésame pour les emplois qualifiés de demain. Voici en quatre points la stratégie pour y arriver mise en place avec succès par Johnston dans son établissement:

  • 1. Fonder l’évaluation des professeurs (et des proviseurs) principalement sur les progrès des élèves. Il faut vérifier le niveau des élèves d’une classe en chaque fin d’année pour mesurer les progrès accomplis par rapport à l’année précédente et ainsi noter leur professeur.
  • 2. Inciter financièrement les meilleurs professeurs à partager leur savoir-faire, par exemple en postant des vidéos de leurs cours sur un site internet destiné à tous les enseignants. Ces primes récompensant ceux qui donnent ainsi le bon exemple permettent notamment de conserver dans le professorat les individus brillants tentés par un changement de carrière du fait des maigres perspectives d’évolution offertes à eux jusque-là.
  • 3. Pouvoir « dé »-titulariser un professeur. Un professeur ne devient titulaire qu’après avoir été noté « efficace » pendant 3 ans. Il perd automatiquement son statut de titulaire s’il est noté « inefficace » deux années de suite. Et dans le cas d’une réduction d’effectif forcée dans un lycée, le principe de primauté des anciens est aboli. Peu importe l’ancienneté des professeurs, seuls les mieux notés restent titulaires, les autres perdent leur statut et doivent être réaffectés ailleurs.
  • 4. Permettre aux proviseurs de choisir leurs professeurs. Si un professeur est dé-titularisé d’un lycée et se fait refuser partout ailleurs, il est congédié de l’Éducation Nationale après un an d’inactivité.

Cette politique a fait ses preuves, nous devrions tout simplement la copier.

Je pense aussi que la société au global devrait être plus reconnaissante envers ses meilleurs professeurs. On pourrait imaginer une cérémonie annuelle qui mettrait à l’honneur les « stars de l’enseignement », l’équivalent symbolique de ce que peut être le défilé du 14 juillet pour les armées. Cette cérémonie devrait être grandiose à l’image des cérémonies américaines, et réunir les élites politiques et intellectuelles du pays pour conférer la plus grande fierté aux « nominés ». Nous accordons trop d’importance aux Césars, à l’élection de Miss France, à Top Chef, et pas assez à nos meilleurs enseignants qui de loin sont ceux qui peuvent le plus influer sur l’avenir des jeunes  Français, par leur travail et l’exemple qu’ils peuvent démontrer au reste du corps professoral.

Ce sont des hommes comme Richard Descoings, celui qui a révolutionné Sciences Po entre autres en l’ouvrant aux meilleurs lycéens de ZEP et qui vient de s’éteindre, dont la France et l’Éducation Nationale ont besoin et qu’il faut plus que jamais mettre à l’honneur.

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