Archive for juillet 2008

Est-ce la fin du « Modèle Américain »?

juillet 30, 2008

Suite à la crise des subprimes, le candidat démocrate Barack Obama a affirmé dans un communiqué de presse en juin dernier que le pays était entré en récession. L’augmentation du chômage, l’inflation, la baisse du dollar , le creusement de la dette publique et du déficit commercial laissent craindre aux spécialistes internationaux que la première économie du monde s’essouffle.

Est-ce la fin du modèle américain ?

Plusieurs signes portent à inquiéter les observateurs :

Les déficits budgétaires et commerciaux se creusent d’année en année (cumulés ils atteindraient 764 milliards de dollar en 2006).La dette publique américaine, grandie par les efforts de défense au Moyen-Orient se chiffre actuellement à 70% du PIB. Le coût total de la guerre en Irak atteindrait en 2007. 1000 milliards de dollars minimum, selon l’économiste américain Joseph Stiglitz.

L’invasion des produits à bas prix, en provenance d’Asie, a ruiné l’industrie de base américaine (textile, automobile, métallurgie). Les sénateurs des états de « l’Iron Belt » au nord-est des Etats-Unis, région particulièrement sinistrée par le déclin du secteur secondaire, forment actuellement un lobby prêchant l’augmentation des barrières douanières à l’encontre des produits asiatiques. Le président Bush a alors préconisé à la Chine la réévaluation du Yuan, accusant le pays de sous évaluer sa monnaie afin de favoriser l’exportation.

La crise des subprimes, qui a éclaté en 2007, a pour origine l’octroi de prêts immobiliers à taux variable à des ménages pauvres peu solvables. L’augmentation graduée des taux à partir de 2001 a placé ces ménages en situation de cessation de paiement. Leurs maisons confisquées par les banques sont revendues en nombre sur le marché conduisant à l’éclatement de la bulle immobilière en 2007. La classe moyenne, ayant profité de l’augmentation des prix immobiliers, avait effectué des prêts hypothécaires basés sur la valeur de leur patrimoine et se retrouve alors en difficulté financière suite à la crise immobilière. De plus, les banques, par titrisation (un procédé qui consiste à découper des créances par tranche de risque, puis à les regrouper pour former des tires échangeables sur les marchés financiers), ont inondé le circuit bancaire de ces créances douteuses transformées en actif. L’effondrement de la valeur de ces actifs, causé par l’insolvabilité des ménages provoque une crise financière sans précédent. Les cours de la bourse sont en chute libre et les banques refusent les unes les autres de se recapitaliser. La crise des subprimes est à la fois sociale et financière, elle associe le banquier de Wall Street ruiné au travailleur pauvre du Michigan expulsé de son logement.

La baisse constante du dollar s’affirme face à l’euro (le seuil des 1,70 dollar pour 1 euro a été franchi en juin). La faiblesse du billet vert renchérit le prix de l’essence et de la nourriture aux USA pénalisant l’ensemble de la population.

Il faut pourtant nuancer ces données, les USA sont au centre d’un vaste prisme financier et commercial qui garantit le refinancement du pays. Depuis le milieu des années 1970 la balance des paiements du pays est chroniquement déficitaire (764 milliards en 2006). Les déficits les plus lourds sont engrangés avec l’Asie. La surconsommation des ménages américains permise par l’endettement provoque une augmentation de l’importation en produit à bas prix (vêtements, électronique, électroménager), en provenance, en grande partie, de Chine. Les pays exportateurs dégagent des excédents commerciaux colossaux qu’ils réinvestissent en majorité en rachetant des emprunts d’état américain. De nos jours les fonds souverains (voir l’article « qu’est-ce qu’un fonds souverain »), qui gèrent une partie non négligeable des excédents, fructifient leur bien en s’introduisant dans le capital des entreprises les plus cotées du Dow Jones (la Chine possède actuellement 242 milliards de dollars de titres américains et le Japon en possède près de 800 milliards). Suite à la crise des subprimes, ce sont les fonds souverains qui ont recapitalisé les grandes banques américaines.

Le déficit de la balance des paiements et le creusement de la dette publique est alors financé par les excédents commerciaux des pays émergents. C’est ainsi que la première économie du monde finance aussi sa croissance .Il est alors vital pour les USA de maintenir leurs entreprises compétitives et créatives afin d’assurer la pérennité du système. Le déficit de la balance de paiement n’est au final qu’une donnée comptable qui n’illustre en rien l’influence économique des Etats-Unis sur le monde.

Les multinationales américaines sont l’illustration de la suprématie du pays sur le monde : elles organisent la spécialisation internationale du travail et promeuvent le modèle américain.

En effet une part non négligeable du déficit commercial est générée par celles-ci .Elles sous-traitent ou délocalisent leur production dans les pays à bas salaire pour ensuite la faire importer aux Etats-Unis (Apple fait construire intégralement ses produits en Chine). De plus leur influence, qui s’étend par l’intermédiaire de filiales et de franchises sur tous les continents, permet à ces entreprises d’exporter dans le monde entier le mode de vie américain, tel que l’illustre bien la multiplication des restaurants MacDonald du Mexique à l’Inde. Ces firmes produisent alors de la richesse sans pour autant exporter des USA un bien ou un service, et contribue par là au rayonnement du pays. Voilà ce que dit l’historien Maurice Sartre…à propos de l’empire romain : « derrière l’apparente superficialité de ces aspects de la vie quotidienne se cache la réalité d’une culture commune. Certes les identités régionales ne disparaissent pas, mais elles sont partiellement masquées par l’adhésion d’un grand nombre au mode de vie gréco-romain qui devient l’un des ciments de l’empire »…troublant, on pourrait dire presque la même chose de l’américanisation de nos sociétés, il poursuit en disant : « Il ne suffisait sans doute pas plus à un Gaulois de fréquenter les thermes pour devenir un « Romain » qu’à un adolescent japonais de manger un hamburger pour être « américain ». Mais dans l’un ou l’autre cas, il y a un effort d’identification, conscient ou non, une volonté de s’inscrire dans une culture mondiale jugée plus valorisante que la tradition locale. »

En conclusion la première économie du monde s’est adaptée sans conteste à la mondialisation des échanges. Le leadership américain reste assuré pour longtemps par la suprématie technologique du pays dans les domaines à forte valeur ajouté (aéronautique, informatique, Internet) permise par l’importance des crédits alloués à la recherche et développement, et la prévalence d’une économie de marché hyperconcurrentielle. Des multinationales tel que Boeing, Microsoft, Google, IBM représentent dans le monde la puissance commerciale des Etats-Unis. La crise des subprimes qui a ébranlé le pays n’affecte en aucun cas son potentiel créatif et économique, les Etats-Unis continuent en effet et continueront encore longtemps à attirer les investissements et les hommes.

Le « modèle américain » a encore de beaux jours devant lui…

Cet article a été écrit par Pierre, guest star sur le blog de l’appel du 18 janvier

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La mort de la Françafrique (2/2)

juillet 24, 2008

Suite de l’article La mort de la Françafrique (1/2)

Pour conclure cette épitaphe de la Françafrique entamée dans la première partie de l’article, je ne résiste pas à l’envie de dresser les apports positifs et négatifs de la politique de la France (et de l’Occident) en Afrique depuis la colonisation jusqu’à aujourd’hui, ensuite à chacun de juger…

Les moins :

  • Soutien à des autocrates dont certains ont beaucoup de sang sur les mains
  • Complicité dans de nombreux coups d’état, voire d’assassinat (Sankara au Burkina-Faso), exactions mortifères (Sétif en Algérie, 1945)
  • Pillage des ressources, équation coloniale classique : l’Afrique exporte à vil prix des produits primaires (les 3 C, Coton-Cacao-Café, entre autres) et importe tous les produits manufacturés. Le continent n’a jamais eu de ce fait ni l’occasion ni l’autonomie nécessaire pour s’industrialiser. En fait, comme je le disais dans l’article « Quand les rivières coulent de la mer vers les montagnes », les capitaux ont toujours coulé de l’Afrique vers le reste du monde !
  • Un regard condescendant sur les populations africaines, et par le passé, politique de ségrégation
  • Des grandes compagnies, pétrolières entre autres, qui n’hésitent pas à corrompre les fonctionnaires et dirigeants pour s’assurer des accès privilégiés aux ressources.
  • Une exploitation des ressources qui se fait/s’est faite parfois/souvent au mépris de l’environnement
  • Ventes d’armes
  • Des situations de rentes (pour des entreprises comme Bouygues et Bolloré par exemple) qui ne profitent pas au pays, puisqu’il y a moins de concurrence, moins de proposition…mais tout cela est terminé grâce aux dispositions prises par la Banque Mondiale obligeant les pays à passer des appels d’offre que remporte très souvent la Chine, prête parfois à travailler à perte…

Les plus :

  • Construction d’infrastructures qui bien qu’orientées vers l’exploitation des ressources profitaient aussi aux populations (chemins de fer, routes, etc)
  • Construction d’écoles, véritables efforts d’alphabétisation qui n’auraient été possibles sans l’abnégation de milliers d’instituteurs prêts à aller enseigner au fin fond du continent, sans oublier ces Pères Blancs et ces Sœurs au dévouement sans limites. Encore aujourd’hui, si de nombreux Africains viennent étudier en France, ce n’est pas un hasard, c’est le résultat (l’issue louable ?) d’une histoire commune. Et malgré l’essor de la présence chinoise, beaucoup parmi les élites préfèrent toujours envoyer leurs enfants étudier en Europe. Le brain drain que certains dénoncent profitent malgré tout au continent car d’une part même si certains partent, d’autres restent ce qui suffit à rentabiliser les investissements dans l’éducation, et d’autre part, ceux qui partent profitent des transferts de savoirs et ceux qui finissent par revenir le font avec des idées d’entreprises pour leur pays d’origine dans leurs bagages !
  • Construction de dispensaires à l’époque et encore aujourd’hui, volonté humaniste très forte d’aider ces populations comme en témoigne aussi maintenant l’essor des mouvements humanitaires et autres ONG occidentales (parfois jusqu’à l’excès, cf Arche de Noé)
  • Parallèlement à la démarche économique purement intéressée de la colonisation existait aussi de façon certaine le sentiment sincère de devoir aider ces populations à rattraper leur retard de développement. Tous ne le partageaient peut-être pas, mais il est indéniable que de nombreux Occidentaux ayant vécu là-bas se sentaient réellement proches des Africains au point de communier avec eux. Les liens culturels très forts qui subsistent, comme la Francophonie, sont là pour en témoigner. Les nombreux métissages aussi, contrairement aux Chinois qui n’envisagent les unions mixtes le plus souvent qu’avec dégoût.
  • Le vent de moralisme qui imprègne les politiques occidentales depuis l’effondrement de l’URSS indispose les dictateurs, et quoiqu’on en dise, cette pression a contribué a fait émerger une société civile très féconde et dynamique.

Voilà…à chacun de s’en faire une idée, mais l’objectivité chère aux historiens devrait prévaloir, sans parti pris, ni pour ni contre, l’essentiel étant d’appréhender les faits à leur juste mesure et dans leur globalité historique.

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La mort de la Françafrique (1/2)

juillet 14, 2008

Le déclin en Afrique de l’influence occidentale en général, et de la France en particulier, est indéniable. L’Occident a allégrement pillé l’Afrique jusqu’aux indépendances, puis chacun s’est contenté de pérenniser son pré carré, au besoin en soutenant les pires autocrates, parfois éclairés comme Senghor au Sénégal, parfois éclairés mais assassins comme Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire (responsable du massacre prémédité de 4000 à 6000 personnes dans le village de Guébié en 1970). On peut également ajouter que la France s’est faite championne en matière de soutien aux putschistes : le général Gnassingbé Eyadema au Togo (1967), le général Lansana Conté en Guinée (1984), le capitaine Blaise Compaoré au Burkina-faso où la France s’est rendue complice de l’assassinat en 1987 de Thomas Sankara, leader charismatique et éclairée, mais trop communiste aux yeux de Paris. Sans oublier Idriss Déby au Tchad qui ne doit sa prise du pouvoir en 1990 qu’à l’appui de la France…

Cependant, ce que l’afro-réalisme et la guerre froide justifiaient, l’effondrement de l’URSS ne le permettra plus, et un vent de protestation souffle alors sur le continent où les dictateurs ont du mal à contenir les aspirations démocratiques. Désormais, les bailleurs de fonds occidentaux, Washington et FMI en tête, la France traînant des pieds, entendent conditionner leurs aides aux progrès démocratiques et aux efforts de bonne gouvernance et de transparence. Indisposés les régimes africains se montrent alors mûrs pour traiter avec Pékin qui lui ne pose aucune condition, et s’abstient de tout discours moraliste. Le « Je t’aime, moi non plus » de la Françafrique en est la parfaite illustration : quand elle intervient, la France se fait taxer de néocolonialisme, quand elle se retient, on crie à l’abandon. France et Afrique ne se comprennent plus. Pire, les Africains pensent déceler chez leurs anciens colonisateurs une grande ingratitude qui les blesse profondément : depuis la dévaluation du franc CFA en 1994 qui a frappé durement les économies de la zone, nombreux sont ceux qui ont dû émigrer pour fuir la misère, et c’est la France bien sûr qu’ils choisissent : l’hostilité qu’on leur réserve là-bas (cités ghettos hier, immigration choisie aujourd’hui, voir à ce titre cet article) détonne à leurs yeux avec l’accueil qu’ils avaient offert aux anciens colons après l’indépendance (sauf en Algérie…) et sans compter le sang qu’ont versé leurs parents pour libérer la France.

De toute façon, combien même la France souhaiterait-elle conserver une influence en Afrique, qu’elle ne le pourrait plus, elle n’en a plus les moyens, ni économique, ni militaire (l’opération Licorne de maintien de la paix en Côte d’Ivoire était très proche de la capacité maximale de projection de toute l’armée française). A la rigueur l’Union Européenne pourrait rivaliser avec la Chine, mais de là à ce qu’elle se mette d’accord sur une politique étrangère commune, il y a loin de la coupe aux lèvres. Et encore plus loin de là à ce que cette éventuelle politique commune fasse preuve de la même souplesse et force de frappe.

Aujourd’hui, les Occidentaux se complaisent à regarder ce continent qu’ils croient à tort en perdition avec misérabilisme, paternalisme et condescendance….alors que l’Afrique se réveille justement, aidée par une Chine qui y voit de merveilleuses opportunités là où nous ne voyons que les ruines de l’époque coloniale, symbole de notre grandeur passée.

Le summum de l’incompréhension est atteint en 2006 quand un certain candidat à la présidence française déclare à Bamako : « Nous n’avons pas économiquement besoin de l’Afrique ». Certes, elle ne représente que 2% de nos échanges, mais quand on sait que l’Afrique, c’est le premier centre de profit d’Air France, que 30% des réserves de pétrole de Total s’y trouvent, soit sa première région de production au monde, ou quand on connaît l’importance incontournable du Niger pour Areva, on ne peut que sourire ! Enfin, comme le dit un éditorialiste africain : « Que serait la France à l’ONU sans les voix de ses anciennes colonies ? »

…la suite dans le prochain article: les apports positifs et négatifs de la Françafrique…

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Qu’est-ce qu’un fonds souverain?

juillet 9, 2008

Ratan Tata, industriel indien, a racheté en mars 2008 deux fleurons de l’industrie automobile britannique, Jaguar et Land rover pour 2,5 milliards de dollars. On ne peut pas s’empêcher de savourer avec lui ce moment quand on sait que son grand-père, avant l’indépendance, s’était vu refuser l’entrée dans un hôtel à Bombay par les Britanniques du fait de sa couleur de peau…En réponse à cette avanie, le grand-père avait d’ailleurs fait bâtir le Taj Mahal Palace, l’hôtel le plus beau de la ville.

Cette anecdote illustre parfaitement ce qui est en train de se produire en notre bas monde : le Sud se paye le Nord. Et encore ne s’agit-il ici que d’un industriel aux marges de manœuvre financière somme toute réduites par rapport aux nouveaux géants de la finance que sont les FONDS SOUVERAINS !

Que l’ex-Tiers Monde – eh oui depuis l’effondrement de l’URSS, l’expression Tiers-Monde inventée par l’économiste français Alfred Sauvy en 1952 n’a plus de sens – que l’ex-Tiers-Monde, disais-je, finance les pays occidentaux n’est pas nouveau en soi. En effet comme j’ai pu brièvement l’exposer dans l’article précédent « Quand les rivières coulent de la mer vers les montagnes », il est un fait que d’un point de vue macroéconomique, à quelques exceptions près, les capitaux n’ont eu de cesse de couler des pays pauvres vers les pays riches…et ce pour caricaturer depuis le premier voyage de Christophe Colomb ! Il est cocasse de souligner une fois de plus que ce sont les pays qui comptent le plus de pauvres sur notre planète qui désormais créent le plus de richesses. La Chine, l’Inde et la Russie sont à l’origine à eux trois de la moitié de la richesse mondiale créée chaque année! Ces pays, la Chine en tête, financent ensuite le train de vie démesuré des Occidentaux, Américains en tête (les Chinois sont les premiers banquiers des Etats-Unis avec 450 milliards de dollars de créances), Américains qui ne vivent plus qu’à crédit, pour acheter la production chinoise…la boucle est bouclée.

Mais aujourd’hui, c’est un fait nouveau qui apparaît : les pays qui ont de l’argent à investir, soit du fait de leurs colossaux excédents commerciaux (la Chine), ou de la hausse du prix du pétrole et autres matières premières (pays du Golfe, Russie, etc), – et qui ont constitué avec cette manne ce qu’on appelle donc fonds souverains (SWF : Sovereign Wealth Fund) – ne se satisfont plus de titres de créances des pays occidentaux, ils veulent des titres de propriété et ainsi devenir actionnaire ! En clair, acheter de la dette américaine, ça va un temps (surtout quand le dollar n’arrête pas de se déprécier!), maintenant ces pays veulent acquérir des biens, de l’immobilier, des entreprises, high tech si possibles, avides de technologies qu’ils sont !

Cette tendance s’est amplifiée depuis l’éclatement de la bulle immobilière américaine l’été dernier : les grandes banques américaines ayant trop prêté à des ménages peu solvables ont dû assumer au final les défauts de paiement. Concrètement elles ont dû rapatrier dans leur bilan des créances qu’elles avaient externalisées. Or plus une banque détient de créances plus elle doit avoir de fonds propres pour respecter ce qu’on appelle les ratios prudentiels. Elles se sont donc rapidement retrouvées décapitalisées, et donc à la recherche de capitaux. Et ce sont les banques américaines elles-mêmes qui ont sollicité les fonds souverains, ces investisseurs providentiels ! Ainsi la deuxième banque d’affaire américaine Morgan Stanley a été sauvée grâce aux 5 milliards de dollars d’investissements du China Investment Corp, le fonds souverains chinois qui serait de doté de 200 milliards de dollars. Le plus gros fonds, c’est celui des Emirats Arabes Unis, Adia, qui gère 875 milliards de dollars, et qui a pu prendre une participation de 4.9% dans Citigroup, qui a été pendant longtemps la première banque américaine et qui reste la première marque mondiale, en y investissant 7,5 milliards de dollars, soit la production de pétrole d’une vingtaine de jours. En France par exemple, le fonds souverain norvégien, dépositaire de la manne pétrolière évaluée à 300 milliards de dollars, est le deuxième actionnaire du CAC 40, le premier actionnaire étranger après CNP Assurance. En Allemagne, pire, 53% de la valeur des trente premières entreprises est aujourd’hui en 2008 détenue par des actionnaires étrangers, et dire que c’était moins de 50% en 2005!

Ces fonds souverains, techniquement des fonds public de placement, ne sont pas nouveaux, pour tout dire le premier est apparu en 1953. Ils ont pour mission de placer tantôt l’épargne du pays, tantôt les pétrodollars, dans une optique de long terme. Ils recherchent la stabilité et une rentabilité raisonnable (…a priori), à la différence des « hedge funds », ces fonds d’investissement spéculatifs qui ne gardent les titres qu’ils achètent que pendant deux mois en moyenne tout en exigeant des retours sur investissement de l’ordre de 20% ! S’ils se font plus remarquer aujourd’hui, c’est surtout du fait de leur nationalité extra-occidental et de leur capitalisation : en 1990 ils ne représentaient « que » 500 milliards de dollars, aujourd’hui ils valent 3000 milliards de dollars (soit assez pour acheter tout le CAC 40), et certains experts tablent sur 15000 à 20000 milliards en 2012, assez pour acquérir les 400 plus grandes entreprises américaines !

Voilà pour le tableau ! Maintenant qu’en est-il des réactions ? Certains les accueillent à bras ouverts, dont les banques on l’a vu, leurs détracteurs s’en méfient comme de la peste, leur prêtant les plus mauvaises intentions prédatrices. Comme tout phénomène humain n’est jamais ni tout noir, ni tout blanc, voici un petit panorama de leurs principales caractéristiques classées en avantages et craintes, ensuite au lecteur de se faire son avis!

Avantages et points positifs :

  • Voici par exemple ce que dit Bader Al-Saad, directeur de la Koweit Investment Authority (213 milliards de dollars de capitalisation) : « Nous sommes des investisseurs passifs positionnés sur le long terme. Nous sommes très régulés : je vais devant le parlement trois à quatre fois par an. Nous n’avons aucune directive politique pour nos investissements. Nos objectifs sont uniquement financiers. »
  • Beaucoup de fonds ne demandent pas à siéger au conseil d’administration, ce qui signifie qu’ils ne cherchent pas ni ne peuvent alors influer sur la stratégie des entreprises.
  • En sauvant les banques américaines, ils ont sauvé le système financier international et se sont révélés être en fin de compte d’incontournables éléments stabilisateurs.
  • Les Chinois, que beaucoup craignent, n’ont en fait pas de visées impérialistes, sauf pour le Tibet, Taïwan, et en ce qui concerne leur approvisionnement en matières premières. Ils n’ont donc aucune raison de vouloir racheter tout Wall Street.
  • On dénonce leur manque de transparence, or, aujourd’hui cette opacité peut en fait être vue comme un atout, car cela les affranchit de la pression des marchés : ils ne sont pas sous la férule du court-terme et n’ont pas à gérer leur portefeuille dans le seul souci d’en optimiser la valeur dans l’instant…contrairement aux hedge funds.
  • Les Chinois investissent dans les grandes banques américaines…cela ne peut que mieux les armer pour bientôt prendre pied dans l’immense système financier chinois qui ne devrait plus tarder à s’ouvrir aux entreprises étrangères.
  • Certains disent qu’ils pourraient se servir de leurs actifs pour attaquer les monnaies occidentales. Cela veut dire que si ces fonds se mettaient tous à vendre leurs titres de créances (dette qu’ils détiennent) ou de propriété (actions) libellés en dollars, le dollar pourraient alors sombrer vers les abîmes les plus profonds, permettant alors à ces mêmes fonds de racheter toute l’Amérique pour une bouché de pain ! C’est impossible, car la Chine, pour ne pas la nommer, détient tellement d’actifs libellés en dollars, que si elle en vendait soudainement une bonne partie, le dollar baisserait tant que la grosse partie restante perdrait instantanément énormément de valeur : la Chine n’a donc aucun intérêt à le faire…

Maintenant les craintes, risques et autres inquiétudes :

  • Il y a autant de politiques menées que de fonds souverains
  • Ne peut-on pas craindre que ces actionnaires longtemps restés passifs ne nourrissent pas en secret une stratégie industrielle ? Et qu’ils se réveillent pour dicter leurs choix stratégiques aux entreprises, soufflés par les Etats qu’ils représentent ?
  • Comme dit Joseph Stiglitz : « Nous devons être très vigilants sur leurs pratiques. Achètent-ils un fabricant de crayons pour son rendement financier ou pour supprimer les crayons ? »

Certains enfin craignent les transferts de technologies…mais ne faut-il pas s’en réjouir, tant que cela ne concerne pas les actifs stratégiques (technologies militaires, infrastructures vitales) ? En effet, les pays du Sud ont un tel retard technologique que dans l’intérêt de tous il serait bon qu’ils le rattrapent au plus vite, et si ces fonds souverains comptaient s’y employer, eh bien tant mieux !

Alors bien sûr, il faut tout de même se méfier : Berlin par exemple entend ainsi pouvoir intervenir, même rétroactivement, contre tout investissement considéré comme étant hostile.

Finalement ne peut-on pas dire que l’entrée de ces fonds souverains dans le capital des grandes entreprises occidentales n’est que le juste retour des choses ? Ce mouvement de balancier n’est-il pas somme toute normal compte tenu de la mondialisation des marchés auxquelles s’adressent justement ces entreprises, et compte tenu de la délocalisation de la production bien souvent d’ailleurs dans ces pays du Sud à forte épargne ? C’est du moins ce que je crois humblement.

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Quand les rivières coulent de la mer vers la montagne!

juillet 3, 2008

Quand les rivières coulent de la mer vers les montagnes…c’est un peu ce qui se passe en matière d’aide et de flux financiers entre les pays développés et les pays pauvres depuis…Christophe Colomb, dont on dit que le premier voyage vers les Indes en 1492 fut le seul investissement que les Occidentaux eurent à faire, car depuis ce n’est qu’exploitation…

C’est bien sûr caricatural mais il y a malgré tout du vrai dans cette assertion.

Quand, pendant la première phase de la mondialisation (1850-1914), les empires coloniaux servaient de débouchés aux industries de la vieille Europe, c’étaient clairement des rapports en faveur de l’hémisphère Nord. C’était d’ailleurs un des combats de Gandhi, que de permettre à son pays de se passer des importations britanniques.

Les politiques d’ajustement structurel longtemps préconisées par le FMI ont maintenu pendant des décennies les pays en développement dans l’agriculture d’exportation (avec les conséquences sur la sécurité alimentaire que l’on connaît), et les excédents commerciaux ainsi dégagés ont servi non pas à financer des infrastructures ou le développement de l’industrie mais l’achat d’armes : là encore, et toujours, ce sont certains intérêts privés au sein des pays développés qui en profitent, et ce sont les populations des pays pauvres qui une fois de plus en pâtissent.

Parlons aussi du système des réserves. Quand une entreprise d’un pays pauvre emprunte par exemple à court terme (pour les rembourser assez rapidement) 100 millions de dollars à une banque américaine à un taux d’intérêt de 20%, les règles prudentielles bancaires imposent au gouvernement de ce pays d’ajouter 100 millions de dollars aux « reserves » de sa banque centrale pour couvrir l’emprunt de l’entreprise. Pour ne pas faire dormir cet argent dans la banque centrale, le pays le place en « achetant des bons du Trésor américain », c’est-à-dire en achetant de la dette américaine, c’est-à-dire en prêtant ces 100 millions de dollars aux États-Unis. Ce genre de prêt se fait à des taux très bas, soit 5%. Si on fait le calcul…les deux opérations s’annulent…enfin presque, car au final c’est le pays pauvre qui enverra de l’argent aux États-Unis, dans notre exemple 15 millions de dollars (20 millions d’intérêt à payer à la banque américaine par l’entreprise moins 5 millions payés par le gouvernement américain à la banque centrale du pays pauvre)

C’est aberrant mais c’est pourtant ainsi que cela fonctionne ! On marche sur la tête ! Joseph Stiglitz le décrit très bien dans son livre Un Autre Monde : contre le fanatisme du marché!

Ainsi en 2006, les pays pauvres et en développement détenaient dans leurs réserves 3 000 milliards de dollars de dettes américaines, de l’argent qu’ils avaient donc prêté aux États-Unis, alors que eux en manque cruellement ! Argent qui a d’ailleurs permis aux Américains de vivre et consommer au-dessus de leurs moyens avec la bulle immobilière que l’on a connu, argent qui a aussi servi à financer la guerre en Iraq…

Ces 3000 milliards de dollars prêtés le sont en moyenne à un taux de 1 à 2%, et s’ils ne l’avaient pas prêté à des taux aussi bas, ils l’auraient investi dans de grands projets d’infrastructure aux effets multiplicatifs sur l’économie et le secteur privé, on peut d’ailleurs estimer que ces 3000 milliards ainsi investis auraient eu un retour de 10 à 15% ! La différence entre les 1 à 2% et les 10 à 15%, c’est le coût des réserves, soit près de 300 milliards de dollars, 4 fois plus que l’aide à ces pays venue du monde entier ! Tout est dit !

Joseph Stiglitz propose ainsi dans son livre un nouveau système de réserves commun à plusieurs pays pauvres permettant à l’argent mis en provision de travailler à la réduction de la pauvreté par le biais d’investissements croisés dans ces pays, pour que les rivières coulent bien des montagnes vers la mer…

Encore une fois, les solutions aux échecs du capitalisme ont déjà été identifiées par de brillants esprits de notre temps…elles attendent juste que les décideurs s’en saisissent pour les mettre en œuvre…mais ceux-ci ne sont pas incités à le faire, car ce n’est pas ce qui les fera réélire…à dire vrai, c’est à nous, peuples des pays riches, qu’incombe cette responsabilité, c’est à nous de mettre ces sujets dont dépend le bien-être de millions d’autres êtres humains au cœur du débat public. C’est ce que j’essaie de faire humblement dans ce blog, c’est la raison d’être d’un appel que j’ai pu lancer et que je vous invite à lire ici!

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