Archive for avril 2008

Hier le capital, aujourd’hui le travail qualifié, et demain ?

avril 28, 2008

La richesse nous anime à chaque instant. La production de richesses est au cœur de nos économies de marché. Chaque époque a vu être consacré un type de richesse : pendant longtemps les produits de la terre, puis ceux des artisans, des manufactures et des usines, c’est-à-dire l’industrie, qui s’est épanouie avec les progrès de la mécanique et des techniques de l’énergie, enfin aujourd’hui, les services et les produits de l’esprit, portés par l’informatisation, le numérique et évidemment internet.

La production de richesse fait intervenir plusieurs ingrédients dont les proportions n’ont eu de cesse d’évoluer du fait du progrès, et il n’y a pas de raison que cela ne continue pas ainsi.

Quels sont donc ces ingrédients ? Comment ont-ils varié dans les coûts de production des biens et services? Et surtout comment vont-ils varier ? Quelles conséquences sur notre consommation, sur la façon de produire ?

Pour faire simple, pour produire il faut: de l’investissement en capital productif (les machines, les usines, le matériel), des matières premières, du travail non qualifié et du travail qualifié.

Sans remonter trop loin, revenons à la Révolution Industrielle, au XIXème siècle. Avant l’ère de l’industrialisation, il fallait peu voire pas du tout de machines, mais des artisans qualifiés pour fabriquer des biens. Par exemple avant l’invention de l’imprimerie, on devait recourir au savoir faire d’un copiste. Ce qui rendait les livres rares et chers. La production artisanale faisait donc surtout intervenir du travail qualifié. Avec l’apparition des premières machines, est apparue plus que jamais auparavant la nécessité du capital physique, acquis grâce au capital financier : besoin est d’investisseurs capables d’apporter les fonds pour l’acquisition de machines, la construction de fabriques puis d’usines. Il fallait aussi du travail, mais moins qu’avant pour la même quantité produite, et du travail peu voire non qualifié : alors qu’avant tisser était un vrai savoir-faire détenu par quelques catégories privilégiées, l’industrialisation ne nécessite plus que quelques ouvriers capables pour schématiser de faire démarrer et s’arrêter la machine. On a donc assisté à cette époque à la chute de la demande de travail, ce qui a longtemps fait stagner les salaires des ouvriers simplement détenteurs de leur force de travail, pendant que les détenteurs de capital s’enrichissaient…c’est dans ce contexte qu’est né le marxisme. Parce qu’on produisait beaucoup plus qu’avant et pour moins cher, de nombreux biens sont devenus accessibles au public, ce qui permettait d’ailleurs de les amortir sur un plus grand nombre de clients et d’en diminuer encore le coût marginal (coût d’une unité supplémentaire). La Ford T est le symbole de cette époque.

Puis, au cours du XXème, ce qui est devenu rare dans un monde en proie à une concurrence impitoyable mais stimulante, c’est le travail qualifié, permettant aux acteurs économiques de se démarquer les uns des autres. Alors que nous regorgeons de capitaux, ce qui est rare c’est le talent.

Si les prix des produits manufacturés sont de plus en plus bas, c’est parce que les coûts de production ont continué à baisser d’une part grâce aux délocalisations et au progrès continus de la mécanisation et d‘autre part parce que les collections sont amorties sur des millions de clients, mais cela ne fait que masquer l’importance de la conception qui est de plus en plus chère et qui conditionne le succès commercial. Un film en 3D, un jeu vidéo nécessitent des mois, voire des années de conception, pis encore pour l’élaboration d’un médicament en laboratoire, ou d’un nouvel modèle d’avion. L’accès à une société de consommation toujours plus large rend rentables des efforts de conception de plus en plus lourds, ce qui accroît la demande en talent et en travail qualifié, tandis que la mécanisation permet parallèlement de se passer de plus en plus du travail non qualifié. S’ensuit un accroissement des inégalités de revenus entre professions qualifiées et non qualifiées, et même au sein d’une profession : un bon avocat pourra gagner beaucoup plus qu’un moins bon. C’est ici qu’interviennent les NTIC, qui permettent d’étendre la zone d’activité des individus. Ce n’est pas tant qu’internet remplace le chanteur, par exemple, mais plutôt qu’il lui donne les moyens de toucher plus de monde, et donc de rémunérer bien plus haut ses talents. Sans la télévision et internet, Gad Elmaleh aurait un notoriété et donc des revenus bien moindres. La technologie, pour l’instant du moins, ne prend pas encore totalement la place de tous les travailleurs mais décuple la capacité des plus doués à traiter des clients, au détriment des moins doués. C’est d’ailleurs très intéressant de constater aujourd’hui que parmi les plus riches au monde on compte de plus en plus de talents, de travailleurs doués, d’innovateurs et de moins en moins de simples détenteurs de capitaux vivant de leurs rentes foncières ou financières : sont ainsi désormais à l’honneur les créateurs de start-up, les écrivains à succès (l’auteur d’Harry Potter est la première fortune d’Angleterre), les sportifs, les acteurs, les chanteurs, les grands architectes. Le bien convoité, ce n’est plus le capital foncier, ni le capital financier ou physique, mas le capital humain !

Mais gardons nous bien de penser qu’il en sera toujours ainsi ! En effet on vient de voir qu’à la Révolution Industrielle, la mécanisation avait d’abord fait chuter la demande en savoir-faire manuel qualifié avant même celle en travail non qualifié. De la même façon, les progrès de l’intelligence artificielle viendront bientôt remplacer les savoir-faire intellectuels. L’effervescence continue d’innovations et de projets que connaît internet conduira à l’émergence de logiciels en ligne intelligents capables de comprendre le langage. La clé en sera l’avènement du web sémantique : c’est-à-dire le moment où l’ordinateur comprendra nos langues et saura nous répondre « en bon français » sans faute de syntaxe. Passé ce cap tout sera possible et des pans entiers de l’économie s’effondreront. On pourra sans doute obtenir une prestation d’avocat gratuitement ou presque sur internet. Les métiers de traders, d’ingénieurs disparaîtront aussi, et d’autres encore, car la machine saura trier, analyser, classer, synthétiser les données plus efficacement que jamais. On n’aura qu’à rentrer un certain nombre de paramètres pour obtenir instantanément les plans d’architecte de sa future maison. Les travailleurs qualifiés auront du souci à se faire. Ce sera malgré tout un immense gain pour nombre d’entre nous : des prestations spécialisées hors de prix pour l’instant deviendront alors accessibles, on pourra imaginer se faire concevoir une voiture sur mesure par exemple.

Sans parler des métiers de conducteurs d’engins et pilotes d’aéronefs : tout se fera sous conduite automatique. Cela fera bien sourire mes petits-enfants que de leur raconter que je conduisais moi-même ma voiture ! Comme je peine aujourd’hui à imaginer ma grand-mère allant au lavoir ! Très certainement avant 2100 toutes les voitures seront pilotées à distance par un ordinateur central qui coordonnera toutes les trajectoires, optimisera tous les trajets. Nous n’aurons plus qu’à rentrer le lieu de destination et y serons rendus automatiquement. Des voitures qui se croisent au millimètre et plus d’embouteillages, plus de morts sur les routes, mais plus de conducteurs non plus…la conduite deviendra un sport de riche à pratiquer sur circuit.

La technologie viendra ainsi déprécier à son tour le travail de ce que Robert Reich appelle les «analystes du symbole» pour revenir favoriser provisoirement les talents communs à tout être humain : l’ordinateur est d’ores et déjà en mesure de battre le champion du monde d’échec mais reste incapable de reconnaître un visage, comme sait le faire un enfant de trois ans.

Parallèlement à l’émergence de l’intelligence artificielle qui bientôt s’immiscera partout dans nos vies se développe ce qu’il reste à dupliquer de l’être humain : son habileté physique, sa dextérité de mouvement. Mais déjà les travaux des japonais, avec le robot Asimo, laissent augurer de perspectives incroyables. Moins de soixante-dix ans séparent le premier vol d’un engin plus lourd que l’air (1903) du premier pas de l’homme sur la lune ! Le progrès avance à un rythme exponentiel depuis le début du XXème siècle. Quand on voit ce qu’Asimo sait déjà faire (courir en rond, monter des escaliers, taper dans un ballon, servir un plateau à une table, serrer la main, servir d’hôte d’accueil dans les salons), penser à ce qui sera possible demain fascine, fait rêver, ou peur à choisir…

Il est vrai que bientôt le métier d’ingénieur sera caduc alors que la machine ne sera pas encore en mesure de reproduire l’habileté de nos doigts, si bien que les services « manuels » (une coupe de cheveu, le jardinage, la chirurgie) deviendront temporairement plus chers qu’un certain nombre de services intellectuels…mais cela ne sera qu’éphémère, car les progrès de la bionique rattraperont ceux de l’intelligence artificielle, et tout sera faisable par les robots, les biens et services ne coûteront plus rien à faire en main d’œuvre, seulement le prix des matières premières nécessaires, qui elles –mêmes pourraient être produites en quantité suffisante pour contenter une population humaine que les démographes ne voient pas dépasser neuf milliards. Ainsi apparaîtront des restaurants où l’on se fera servir par des robots de la nourriture cuisinée « manuellement » à la façon des grands-chefs par des robots : le prix de la main d’œuvre ramené à zéro, ce repas ne coûtera presque plus rien. Pareil pour les interventions chirurgicales par exemple qui, grand progrès, seront accessibles à tous et partout pour rien. Nous vivrons sans doute comme jadis à Rome : de pain et de jeux, travailler ne sera plus nécessaire. On basculera alors dans la société d’abondance. En fait de nouvelles façons de faire payer les richesses devront apparaître. Le prix sera celui du temps qu’on sera prêt à attendre pour profiter de ces services quasi-gratuit.

Mais qui aura alors intérêt à innover dans ce monde ? Ce que rechercheront peut-être les humains à travers l’innovation et la création du neuf, du différent, ce ne sera plus le plus le profit mais l’estime des pairs, comme c’est déjà le cas dans le monde académique ou celui du logiciel libre. À moins que l’innovation ne devienne plus qu’un moyen de durer, de laisser son empreinte dans ce monde, d’y laisser son nom, comme cela a souvent été le cas depuis la renaissance de l’Ordre marchand dans les cités portuaires d’Italie et d’Europe du Nord au XIIème siècle ? Ou alors créer deviendra-t-il un moyen d’illustrer un altruisme universel dans lequel toutes les collectivités humaines verseront peu à peu? Celles-ci garderont peut-être l’envie d’entreprendre car éprises du besoin de se rendre utiles auprès d’autrui, et le feront via les « social business », comme les a théorisés Mohamed Yunus dans un ouvrage qui fera date : Vers un nouveau capitalisme.

Et encore n’ai-je parlé là que de la bionique à visage humain, qui n’est qu’une partie de ce que nous voudrons copier parmi ce que la nature et l’évolution ont engendré de « trouvailles » génétiques et de chefs-d’œuvre d’adaptation à la nature hostile ! En effet on voudra et saura bientôt reproduire le mouvement d’autres animaux : la capacité de certains lézards à marcher au plafond, la mobilité des insectes qui peuvent voler tout en prenant des virages à angle droit, inimaginables pour l’instant pour nos avions. Qui sait ce qu’on fera de ces futures avancées, sans doute le fruit de la recherche militaire. Souhaitons que la nécessité d’une action collective mondiale que rend inéluctable la mondialisation nous aura d’ici là conduit sur les chemins de l’humanité réunie et pacifiée. Mais au-delà de l’Homme, le pire sera sans doute à craindre quand intelligence artificielle et bionique pourront interagir : des logiciels pourront concevoir et créer seuls les plans de robots que fabriqueront ensuite d’autres machines. Ce que beaucoup d’auteurs ont imaginé ne sera pas loin de quitter la fiction.

Ce qui paraît enfin inaccessible à la machine, c’est notre faculté à rêver, à aimer, à faire rire, à faire de l’ironie, en fait à faire errer irrationnellement nos pensées sur d’improbables sentiers inexplorés. Les dernières élites enviées resteront les artistes au talent infalsifiable par la machine. Quoique…

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste

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La faim du monde

avril 21, 2008

Tel Midas, qui dans la mythologie grecque pouvait transformer en or tout ce qu’il touchait et qui est mort de faim et de soif dans un désert d’or, l’Humanité court le risque, si elle n’en prend pas garde, de laisser mourir de faim les siens par millions alors qu’elle regorge plus que jamais de capitaux et de connaissances. Bien que les pays émergents connaissent des taux de croissance record, souvent au-delà de 5%, avec des investissements étrangers sans précédent, les populations ne sont pas en mesure d’en profiter pour l’instant et doivent subir de plein fouet ces hausses de prix des denrées alimentaires, car la croissance est un phénomène long à manifester ses effets dans la société, ce n’est que dans une génération qu’on pourra vraiment en sentir les bienfaits.

Dominique Strauss-Kahn patron du FMI annonce : « la hausse des prix des produits alimentaires pourraient avoir de terribles conséquences pour la planète entière allant jusqu’à la guerre, des centaines de milliers de personnes vont mourir de faim si rien n’est fait pour l’endiguer ». Une fois de plus seule manque la volonté des nations d’agir de concert. La science progresse chaque jour, on peut prévoir le mouvement des astres, le passage séculaire des comètes et tant d’autres choses, mais on demeure incapable de se prendre en main pour anticiper l’inévitable : la hausse de la demande de nourriture dans un monde de plus en plus peuplé, qui mange plus et mieux. Près de quarante pays traversent aujourd’hui une véritable urgence alimentaire (21 en Afrique, 10 en Asie, 5 en Amérique Latine et la Moldavie en Europe). Comme en 1789 en France, les émeutes de la faim se multiplient. Aujourd’hui entre autres au Bangladesh, à Haïti, au Cameroun, au Sénégal, partout demain si cela continue.

Et c’est normal compte tenue de la flambée actuelle : en 2007, les produits de base s’étaient enchéris de 40%. Les prix du blé sont à leur plus haut niveau depuis vingt-huit ans et ont augmenté de 180% en trois ans, l’huile de palme a vu son prix tripler depuis début 2008 !

Cette explosion des prix des produits agricoles se produit pour au moins cinq raisons :

  • La hausse continue de la demande
  • Une production qui croît trop lentement
  • Des délais d’ajustement de l’offre à la demande trop longs dans une économie financiarisée régie par l’instantanéité
  • La spéculation
  • La hausse des prix du pétrole

La hausse continue de la demande

Les Humains sont de plus en plus nombreux, et aspirent à manger plus et mieux. Ces dix dernières années, la population mondiale a cru deux fois plus vite que la production de riz. En 2025, il y aura 1,5 milliards de bouches à nourrir en plus ! La demande mondiale est tirée par les deux géants que sont la Chine et l’Inde dont l’appétit se tourne de plus en plus vers une nourriture plus riche en viande. Il y a vingt ans un Chinois mangeait 20 kilos de viande par an, aujourd’hui il en avale 50 kilos, or il faut 7 kilos de céréales pour produire un kilo de viande. D’où une demande structurellement en hausse. Ce n’est d’ailleurs pas tant la croissance de la population mondiale qui explique cette soudaine hausse que l’élévation du niveau de vie moyen à certains endroits, notamment en Chine, en Inde ou au Brésil. Soulignons enfin que ce qui pose également problème, ce sont les conditions d’accès à la nourriture : combien même produirions-nous assez pour tout le monde, que certains pays manqueraient encore de réseaux de distribution efficaces, de routes, d’infrastructures de stockage, et surtout d’une meilleure gestion.

Une production insuffisante

Nous consommons plus de nourriture que nous n’en produisons ! L’Humanité puise donc allégrement dans ses stocks, qui fondent à vue d’œil et ne suffiront bientôt plus. La pénurie actuelle vient en partie du fait que de grands pays producteurs cessent d’exporter un à un, dans le meilleur des cas pour mieux satisfaire leur demande intérieure (ainsi l’Inde a cessé d’exporter depuis octobre 2007 et va sans doute devoir bientôt importer, la chine envisage de faire pareil), dans le pire, comme le font certains producteurs thaïlandais (la Thaïlande est le premier exportateur mondial de riz) par simple spéculation : pourquoi vendre aujourd’hui, quand demain je vendrai plus cher encore ? Résultat les prix explosent. Les émeutes de la faim se multiplient dans de nombreux pays, menaçant la stabilité politique mondiale. L’Égypte (72 millions d’habitants dont une grande partie vivant avec moins de deux dollars par jour) risque de basculer dans le chaos à tout moment, les dépenses des ménages égyptiens, essentiellement alimentaires, ayant augmenté de moitié pour des salaires inchangés. Elle vient de suspendre ses exportations de riz pour six mois pour mieux contenter sa population qui ne pouvait déjà plus s’offrir de pâtes issues du blé lui aussi devenu trop cher.

Les changements climatiques sont aussi en cause. Les surfaces cultivées ne vont cesser de se réduire. La Chine a d’ores et déjà perdu huit millions d’hectares de terres cultivées en dix ans, et va en perdre à nouveau dix d’ici à 2025, pire encore pour l’Afrique subsaharienne qui devrait perdre 100 millions d’hectares du fait de la sécheresse d’ici à 50 ans, tandis que les terres arables à qui profite le réchauffement de la planète, la Sibérie et le Canada, ne sont pas encore exploitables massivement. L’agriculture va devoir s’adapter à des sols arides ou salés, parmi les derniers encore disponibles. À ce titre on ne peut exclure d’office de se tourner vers les OGM qui vont permettre de produire plus, avec des protéines rares et moins d’eau. Reste à perfectionner les techniques et à trouver un cadre juridique car il n’est pas pensable qu’une seule firme, Monsanto pour ne pas la nommer, détiennent 70% des brevets déjà déposés.

Enfin la dernière des raisons, et non des moindres, expliquant cette insuffisance de la production est le désinvestissement dans la production agricole nourricière qui frappe depuis des décennies les pays émergents. Les institutions internationales ont ainsi chaudement recommandé à ces pays de se concentrer sur les cultures d’exportation (cacao, coton, café, etc) au détriment des céréales qu’ils ont pu longtemps importer à bas coûts des grand pays exportateurs. Le FMI, même s’il en est aujourd’hui revenu, a pendant longtemps cherché à travers ses « programmes d’ajustement structurel » à imposer les cultures d’exportation qui, à la différence de la production nourricière à destination locale, peuvent ramener les dollars indispensables au remboursement de ses prêts. Au point que le Sénégal par exemple, pays traditionnellement agricole et pastoral, importe 80% de sa consommation en produits de base. Sauf que lorsque les cours mondiaux s’affolent, ces pays sont les premiers touchés et les hausses y sont encore plus vertigineuses, amplifiées localement par la corruption : la Sierra Leone a vu ses prix du riz monter de 300% ces derniers mois.

Des délais d’ajustements fatals

Le problème est que les marchés agricoles ont ceci de particulier que l’offre met du temps à s’adapter à la demande, soit le temps d’une récolte, plus court que jamais certes, mais suffisant pour se tromper dans les anticipations et occasionner de funestes pénuries. D’autant qu’il est difficile d’établir des prévisions fiables, en raison de la prééminence du facteur climatique. La volatilité des prix est telle qu’une hausse de 1 à 2% dans la demande peut entraîner une hausse de prix de l’ordre de 200 à 300% ! Les agriculteurs, aiguillonnées par un telle hausse sont incités à semer en masse, au risque de faire s’effondrer les prix par un excès d’offre cette fois-ci lors des prochaines récoltes, et d’acculer à la faillite nombre d’entre eux. Cercle vicieux qui peut maintenir offre et demande en perpétuel décalage à l’origine de crise alimentaires de plus en plus graves.

La spéculation

Cette flambée des produits alimentaires est aussi largement le résultat d’une abondance de liquidités, qui même si elle ne crée pas la tendance fait plus que l’amplifier : l’épargne mondiale d’un montant inégalé peine à trouver des actifs rentables où s’investir, notamment après la débâcle bancaire, et se rabat sur les matières premières, qui s’achètent et de vendent comme tout autre titre. C’est le résultat de la financiarisation de l’économie, déjà évoquée sur ce blog concernant le pétrole. Seulement il est difficile pour ne pas dire impossible de distinguer le bon grain de l’ivraie, c’est-dire ce qui relève de la protection (payer maintenant pour s’assurer d’obtenir du blé à un prix donné dans six mois par exemple) et de la spéculation (payer maintenant en tablant sur une hausse des prix pour revendre et faire du profit). Comme sur tous les marchés, les prix peuvent se détacher de la demande, suite aux rumeurs sur les variations de stocks, ou plus simplement à « l’exubérance irrationnelle » chère à Alan Greenspan (ancien banquier central américain), mais le problème c’est qu’ici, au bout de la chaîne, on touche aux besoins incompressibles des ménages les plus pauvres, l’alimentation ! La hausse des prix alimentaires des trois dernières années pourrait, selon la Banque Mondiale, enfoncer dans la pauvreté près de cent millions de personnes. Cela n’empêche pas certaines banques (ABN Amro entre autres) de s’empresser de proposer des produits financiers permettant à tout particulier de profiter de cette tendance haussière. Les contrats à terme sur les matières premières ont cru en volume de 65% en janvier et février 2008 par rapport à janvier et février 2007 ! Pire encore, certains fonds ne se limitent plus à ces contrats à terme mais investissent dans les sociétés dont le métier est de stocker les céréales : ils imaginent ainsi pouvoir faire varier l’offre physique au besoin en retenant la production stockée pour organiser la pénurie et faire monter les prix !

C’est une situation absurde et explosive qui risque de s’aggraver avec une réforme qu’envisage la CFTC (autorité américaine de régulation des marchés des matières premières) permettant des prises de positions plus importantes encore sur les céréales ! Parce qu’une libéralisation totale des échanges agricoles conduirait à plus encore de volatilité et de spéculation, il faut absolument la réguler au niveau international. Les armes de la libéralisation, abaissement voire suppression des droits de douane et subventions aux exportations, doivent être employées de façon coordonnée pour ne pas exposer les petits producteurs à une trop grande volatilité des prix.

La hausse des prix du pétrole

Cette hausse des prix du pétrole influe sur les cours des produits alimentaires pour trois raisons : elle augmente les prix des engrais et des substances chimiques issues du pétrole dont les agriculteurs ne peuvent se passer, elle renchérit les coûts du fret maritime (un tiers du prix final des céréales), mais surtout elle favorise l’émergence de carburants alternatifs, les biocarburants. Ceux-ci vont être amenés à monopoliser de plus en plus de surfaces cultivables. Cent millions de tonnes de céréales par an sont ainsi réquisitionnées pour fabriquer de l’éthanol ou du bio-diesel. Au Brésil, 20% des voitures roulent déjà aux biocarburants et aux États-Unis, 10% de la production de maïs leur est réservée. À titre indicatif, un plein de biocarburant demande 250 kilos de maïs, soit de quoi nourrir une famille mexicaine pendant un an ! Rien ne va s’arranger avec la volonté de l’UE d’utiliser 10% d’essence « verte » d’ici à 2020. Il s’agit même pour la FAO (Food and Agriculture Organization) et l’OCDE du facteur principal de la hausse structurelle de 20 à 50% des prix alimentaires attendue d’ici à 2016. Et avec toutes ces céréales rendues indisponibles, beaucoup se sont jetés sur le riz. Avec une mécanique implacable, les hausses des premiers produits concernés entraînent celles des autres, et tout concourt in fine à une flambée généralisée des prix.

La solution : il faut financer les investissements en infrastructures agricoles, éduquer les paysans et promouvoir la microfinance

Plus que jamais la nécessité d’une réelle action collective se fait sentir pour assurer la sécurité alimentaire et encadrer un marché dont dépend l’Humanité. Inutile de créer une nouvelle institution, il en existe déjà une, la FAO, rattachée à l’ONU, avec pour objectif d’améliorer la nutrition, la productivité agricole ainsi que le niveau de vie dans les zones rurales. Ses propositions pour la crise qui s’annonce : donner la possibilité aux pays les plus exposés d’acheter des semences et des fertilisants afin de parvenir au plus vite à l’autosuffisance alimentaire. Simple rustine qui ne résoudra rien sur le long terme. Il faudrait donner à la FAO un mandat un peu plus volontaire en lui permettant de faire jouer son expertise dans le choix et la mise en œuvre de grands projets d’équipements agricoles et de formation des paysans à l’agronomie et aux nouvelles technologie. Un paysan du fin fond de la campagne qui connaît les vrais cours des marchés grâce à son accès à internet ne se fait plus arnaquer, améliore son niveau de vie, et grâce à l’accès au crédit il investit dans du matériel, bref produit plus et mieux. C’est indispensable, sinon l’exode rural mondial va s’intensifier, vidant les campagnes et gonflant des villes à la croissance anarchique méprisant l’environnement.

Nous serons 9 milliards en 2050, période à laquelle tous les grands pays auront achevé leur transition démographique. À partir de ce moment la population mondiale commencera à vieillir. Jamais plus elle ne doublera. La plupart des spécialistes s’accordent à dire que la Terre permettrait largement en théorie de nourrir tout le monde. En effet, n’oublions pas que d’énormes gisements de productivité restent à explorer, ainsi en Afrique par exemple un hectare produit 800 kilos de céréales, pour 8000 kilos en Europe. On compte plus d’un milliard de paysans dans le monde pour seulement 28 millions de tracteurs. Comme on l’a vu en Éthiopie, faute de routes praticables pour acheminer les denrées dans les zones affectées par le manque, des famines peuvent survenir dans certaines parties d’un pays alors qu’ailleurs on dispose de surplus. La corruption, l’absence de démocratie et d’une presse libre n’arrange rien.

Il faut donc faire en sorte que les paysans soient incités à produire d’abord des biens alimentaires plutôt que des biens d’exportation. Actuellement, la production locale, faute d’une productivité suffisante, ne peut rivaliser avec les produits importés. L’Europe, avec son agriculture ultra subventionnée est en partie responsable de ce « dumping agricole ». Énième manifestation de l’égoïsme et de l’hypocrisie des pays du Nord qui eux protègent leur agriculture pour s’assurer de l’autosuffisance alimentaire tout en demandant avec un cruel raffinement aux pays du Sud de se concentrer sur les cultures d’exportation. Nous le leur demandons pour deux raisons intéressées : pour nous fournir le cacao, le café et autres produits dont nous avons besoin, et pour qu’ils récoltent les dollars et euros nécessaires au remboursement des prêts que nous leur avons consentis. Ce pacte odieusement imposé vole aujourd’hui en éclat quand même la satisfaction du premier des besoins n’est plus certaine et que se produit « l’insurrection des gueux » (4 morts à Haïti, 40 au Cameroun, etc). C’est le remake de la journée du 5 octobre 1789 qui est en train de se jouer au Sud, journée qui avait vu 7000 parisiennes marcher sur Versailles pour réclamer du pain. Ce qui aurait fait dire les mots suivants à Marie-Antoine, sans doute apocryphes, « Le peuple n’a pas de pain ? Qu’il mange de a brioche »… Au regard des immenses déséquilibres qui caractérisent cette mondialisation économique sans mondialisation politique, les pauvres bougres du Sud n’auraient vraiment pas tort d’y voir le même cynisme que celui de Marie-Antoinette. Les pays de l’OCDE versent chaque année des dizaines de milliards de dollars de subventions à leurs quelques millions d’agriculteurs, pendant que les un milliard et quelques paysans du Sud se démènent seuls avec du matériel archaïque. Il faut mieux être une vache en Europe avec deux dollars par jour de subventions qu’un être humain à certains endroits du globe. Les réticences de l’UE, et surtout de la France, à lever ses subventions et à supprimer la jachère laissent les négociations de l’OMC dans l’impasse…

À l’heure où les liquidités débordent de toute part, il serait judicieux que les institutions financières internationales, voire les fonds souverains à la recherche de placements sûrs et de long terme, prêtent de quoi financer le capital physique public et privé (infrastructures, routes, ponts, ports, machines agricoles, micro entreprises) comme le capital humain (formation des agriculteurs) dans le but d’augmenter la productivité dans les pays émergents. Selon la vieille image qui reste plus que jamais vraie, il faut donner, ou plutôt prêter pour l’achat d’une canne-à-pêche plutôt que d’apporter le poisson. Il faut mettre le pied à l’étrier à toute une génération de micro entrepreneurs pour qui même de très faibles sommes peuvent suffire à lancer une activité.

Encore une fois ces financements sont des investissements largement rentables autant au niveau microéconomique en favorisant l’émergence d’un tissu économique viable qu’au niveau macroéconomique en dotant ces pays d’infrastructures qui attirent ensuite en masse les investissements directs étrangers de par leur effet multiplicateur. Sans compter les émeutes qu’on s’épargne alors en maintenant la paix sociale. Et dire que le FMI dispose actuellement de 200 milliards de dollars d’engagements à un an non affecté faute de projet ! Et dire qu’on trouve milliard sur milliard de dollars pour recapitaliser les grandes banques d’investissement, et que les réserves cumulées des banques centrales s’élèvent à 7000 milliards de dollars, alors qu’on peine parallèlement à réunir les 500 millions de dollars dont a immédiatement besoin le Programme Alimentaire Mondial pour répondre aux besoins d’urgence ! Alors que les infrastructures nécessaires à l’autosuffisance alimentaire ne nécessitent que 300 milliards de dollars par an !

Il est clair que le marché ne peut répondre seul à ces impérieuses nécessités, et l’heure est venue d’envisager sérieusement l’élargissement salvateur des institutions internationales actuelles en vue de l’édification d’un véritable gouvernement mondial, transparent et véritablement représentatif, capable entre autres de donner au monde ce que l’Europe s’est donnée à elle-même via la PAC : la souveraineté alimentaire.

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste

La Chine, demain une démocratie!

avril 7, 2008

La Chine deviendra vraisemblablement une démocratie dans les années 2030 de par l’émergence d’une société civile de plus en plus conscientisée grâce d’une part à l’élévation de son niveau de vie, conséquence de la prospérité, et d’autre part aux nouvelles technologies qui permettent de plus en plus aux Chinois de se tenir au courant des abus et de se mobiliser pour faire pression sur le régime.

La Chine incarne à merveille les grands bouleversements qui affectent la grande aventure humaine, le XXIème siècle sera bel et bien celui de Chindia (Chine et Inde). Ce phénomène résulte d’une conjonction d’ingrédients réunis pour la première fois : les capitaux, la technologie, une main d’œuvre non qualifiée abondante, docile et très bon marché ainsi que la clef de voûte, l’accès aux marchés de pays développés. Il en résulte une formidable capacité à exporter, cette fameuse usine du monde qui abat ses concurrentes occidentales les une après les autres. Les gigantesques excédents commerciaux qu’engrange la Chine changent toute la donne géopolitique mondiale : le pivot du système financier mondial est en train de changer d’hémisphère !

Ce miracle économique a une incidence directe sur le niveau de vie des Chinois : une importante classe moyenne de 300 millions de personnes émerge et ne cesse de s’élargir, elle prend peu à peu conscience de ses droits !

Il faut bien comprendre l’ampleur du chemin parcouru vers la démocratie depuis l’ouverture du régime au monde et à l’économie de marché orchestrée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970, après onze siècles d’enfermement. Tout s’accélère depuis les évènements de Tiananmen. Au niveau des communes, les représentants de l’autorité ne sont plus nommés depuis Pékin, ils sont choisis suite à des élections, certes cloisonnées à l’intérieur du Parti, mais qui donnent lieu malgré tout à une compétition très rude entre les prétendants qui en viennent à adopter des postures démagogiques, chacun promettant de mieux contribuer que les autres aux grands objectifs fixés par la doctrine officielle, à savoir une croissance plus harmonieuse et mieux partagée avec les campagnes enclavées, la lutte contre la corruption et la préservation de l’environnement.

Force des images, impact des moyens de communication. Lorsque l’opinion publique se mobilise en s’envoyant des dizaines de millions de textos suite à une vaste pollution, elle parvient à faire ployer le gouvernement, l’obligeant à agir : on est bien là en présence des prémices de la démocratie, car le pouvoir fait ce que demande le peuple, celui-là est ainsi presque souverain.

Dans notre discussion sur l’omnipotence supposée du pouvoir central, il faut rappeler que Mao disait déjà qu’il ne contrôlait pas la banlieue de Pékin. En effet la Chine est un territoire immense et les autorités ont un mal fou à se faire entendre des pouvoirs locaux qui n’en font qu’à leur tête, d’où la nomination récente de super-ministres censés donner une meilleure lisibilité à l’action du gouvernement dans les provinces. Jusqu’à maintenant cette action se brouillait dans une cacophonie mettant aux prises des organes aux compétences transversales d’où émanaient souvent des directives contradictoires.

L’économie de marché est génératrice d’inégalités mais n’en est pas moins cruellement efficace. Elle a permis de sortir plus de 300 millions de Chinois de la pauvreté, si bien que les entreprises doivent maintenant s’enfoncer de plus en plus profondément vers l’ouest de la Chine pour trouver de la main d’œuvre bon marché, ce qui nécessite des investissements productifs très lourds. Car la conséquence de cette folle croissance de la Chine sur l’émergence de la démocratie c’est en fin de compte que la nouvelle génération de mingongs (les migrants chinois) a tout à fait conscience qu’elle a des droits à faire valoir là où la précédente ne voulait qu’un salaire ! Les employeurs, s’ils veulent trouver des travailleurs, sont donc peu à peu contraints de mettre en place des contrats à durée indéterminée et de verser des cotisations sociales : un véritable droit du travail protégeant les employés est en train de s’affirmer, voilà un exemple concret illustrant comment la prospérité économique conduit peu à peu à un meilleur respect des individus, préalable à l’établissement de la démocratie. L’inflation du nombre d’avocats et de personnels juridiques est un autre indice qui ne trompe pas. C’est le même scénario que celui connu en France à la fin du XIXème siècle en pleine révolution industrielle. Laissons le temps à la Chine, elle ne peut pas faire en trente ans ce que nous avons fait en deux cent vingt ans.

Certes la paix des cimetières qui caractérise la politique de Pékin au Tibet est inadmissible, nous devons la condamner, surtout à l’approche des JO qui lui ont été confiés en 2001 sous réserve que les droits de l’homme soient mieux respectés. Mais soyons conscients que la mondialisation des images, l’hypermédiatisation confère une caisse de résonnance incroyable à toutes les persécutions, et ici aux évènements du Tibet, qui ont laissé sur le carreau deux cent morts –ce qui est bien sûr trop- là on la Chine de Mao tuait plus d’un million de personnes lors de l’invasion du Tibet dans les années 1950. Toute personne rationnelle ne pourra que convenir qu’on a changé d’ordre de grandeur, et qu’il s’agit là d’un progrès, certes insuffisant.

La Chine est très attentive à son image, et la légitimité du régime aux yeux du peuple dépend en grande partie de sa crédibilité sur la scène internationale. Avec un tel couteau médiatique sous la gorge de Pékin, Hu Jintao se retrouve dans une position très inconfortable. La Chine sait qu’elle ne peut plus réprimer comme bon lui semble toutes les aspirations au changement dans les provinces lointaines. Elle est consciente de la très mauvaise publicité qu’ont été les évènements de 1989 pour le régime.

Le rôle des internautes, même si les autorités entendent verrouiller la toile, est primordial : ils parviennent malgré tout à se mobiliser pour défendre certaines causes au coup par coup, relayant même en temps réel certaines photos des troubles. Ainsi en mars 2003, la mort de Sun Zhigang, jeune designer, tabassé à mort par la police dans un centre de détention de Canton avait suscité l’ire des bloggeurs sur le net et déclenché une vive polémique si bien que les autorités avaient cédé devant ce vent de protestation en décrétant l’abolition de ce type de centre !

Le régime communiste ne tient que parce que sa conduite des affaires est suffisamment efficace pour fournir chaque année des millions d’emplois aux Chinois arrivant en ville. Le jour où ce ne sera plus le cas et où l’inflation deviendra insupportable, le régime s’effondrera de lui-même. Une simple promotion sur l’huile dans un Carrefour de Chongking déclenche une émeute et cause trois morts, une broutille au regard des dizaines de milliers de jacqueries, au sens propre, survenant chaque année dans les campagnes, grandes perdantes pour l’instant de ce national-capitalisme réservant ses miracles au pourtour côtier. La propriété est reconnue sauf pour le foncier qui reste du domaine de l’état : résultat, les paysans restent des quasi-serfs, rackettés par des fonctionnaires locaux corrompus à souhait !

Mais ce qui se dit globalement en Chine, c’est « tant que je gagne ma vie, ça va, mais le jour où on aura plus rien à manger, ils entendront parler de nous ! »…et des centaines millions d’individus en colère, cela s’entend, quelque soit les forces de police en face ! On l’aura compris, c’est l’économie la clef de voûte de ce communisme politique de façade. Alors certes, restons vigilants plus que jamais, mettons ce régime face à ses contradictions, dénonçons sa propagande puante et les images compassées qu’elle nous projette, mais faisons confiance à cette classe moyenne qui plus vite qu’on ne le croit redonnera sa souveraineté entière au peuple !

TJ

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste!

Extrait : « …je voudrais vous parler d’une ouvrière chinoise, Xia, qui travaille volontairement 12 heures par jours, 7 jour sur 7 dans l’usine Jingyu dans des vapeurs de solvants cancérigènes. Une jeune femme, parmi tant d’autres, que rien ni personne ne protège : si elle s’évanouit deux fois dans la même journée, elle est licenciée ! Outre la pénibilité actuelle de son travail, Xia vivra beaucoup moins longtemps que nous ! Xia peint les jouets que nos chères têtes blondes ont eus à Noël ! Honte sur nous ! Mobilisons nous, pour qu’éclate au grand jour un débat salutaire sur la question, pour mettre la pression sur nos dirigeants pour qu’eux-mêmes la mettent sur le gouvernement chinois, à l’approche des Jeux Olympiques ! Les Chinois, eux-mêmes, commencent à se plaindre de leurs trop grands excédents commerciaux ! Et bien, s’ils veulent que leurs exportations croissent un peu moins vite, à nous, démocraties, de leur dire que cela peut déjà passer par le simple respect de la durée du travail hebdomadaire limite fixée par l’OIT, Organisation Internationale du Travail!… »

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste!

Demain, quand tous les Humains sauront lire…

avril 7, 2008

De tout temps la façon de consulter le savoir et de participer à son élaboration a conditionné la vitesse du progrès des sciences et des idées. L’Humanité, souvent sans en avoir conscience, de façon éparse, décérébrée et sans préméditation, n’a cessé de bâtir une intelligence collective de plus en plus complète, réactive et accessible, qui va bientôt pénétrer tous les aspects de nos vies.

 

L’invention inaugurale a été un concept : l’écriture. C’est une révolution ! Elle marque le passage de la Préhistoire à l’Histoire, et est apparue séparément à différents endroits (vers – 5000 en Chine, -3300 en Mésopotamie) d’abord comme moyen d’organiser l’économie (comme le calcul d’ailleurs), mais elle va surtout permettre de figer et transmettre les connaissances, premier d’une longue série d’artefacts servant à étendre la mémoire humaine.

 

Les révolutions suivantes ne seront que des variations dans les supports, toujours plus pratiques à transporter, ranger, stocker et permettant de toucher toujours plus de monde.

 

Le passage des tablettes d’argile gravées au papyrus représente un gain évident en termes d’encombrement. Mais cette matière fragile se déchire facilement et mieux vaut savoir ce que l’on veut écrire : l’erreur est un luxe. Autre inconvénient majeur, les papyrus s’enroulent et se conservent sous forme de rouleau, leur consultation est fastidieuse car elle monopolise les deux mains dont on a besoin pour tenir le rouleau tout en le déroulant progressivement. Conséquences immédiates : on ne peut pas prendre de notes ni consulter plusieurs textes en même temps. Le travail intellectuel n’en est donc pas rendu aisé et reste laborieux.

 

L’invention du livre à pages reliées vers le IVème siècle, concomitante à la généralisation du parchemin, est une nouvelle étape décisive franchie vers la diffusion du savoir. Le parchemin (pergamènè en grec, peau de Pergame, ville d’Asie Mineure) est tiré de la peau de mouton ou de chèvre, ce qui lui confère une grande solidité permettant d’une part de gratter pour effacer ses erreurs et de réécrire par-dessus, et d’autre part de relier les pages pour former des cahiers (codex en latin) que l’on appelle aujourd’hui livre. C’est un abus de langage car livre vient en fait du latin liber, sorte d’écorce tendre sur laquelle on gravait son texte, et a toujours désigné le support recevant l’écriture.

 

Petite parenthèse : l’étymologie du mot page est également très intéressante, elle vient de pagina, pièce de vigne en latin, pour la métaphore entre une page remplie de lignes d’écritures, et une pièce de vigne et ses rangées de ceps. C’est donc le vocabulaire originellement agricole d’un petit peuple du Latium qui est parvenu aujourd’hui à s’imposer à des centaines de millions de locuteurs dans le monde à travers le français, l’espagnol, l’italien, et toutes les autres langues latines sans oublier le droit, et même certaines sciences (les noms d’espèces animales et végétales sont en latin)!

 

Retour à l’invention du livre ! Le travail intellectuel en est alors grandement facilité : on peut laisser ouverts sans effort plusieurs livres à la fois tout en pouvant prendre des notes, gribouiller, écrire, réécrire. Cette innovation va faciliter en Europe la diffusion des grandes œuvres de l’Antiquité ainsi que le travail théologique autour des textes sacrés chrétiens, juifs et musulmans. Mais la lecture reste le fait d’une toute petite minorité instruite, les livres sont des objets de luxe, leur acquisition résulte de la copie privée, très onéreuse car demandant temps et adresse de la part des copistes.

 

L’étape suivante, c’est l’invention « européenne » de l’imprimerie au milieu du XVème siècle (bien que les Chinois aient été les premiers), qui permet de reproduire des écrits à un coût marginal très faible. Le nombre de lettrés augmentent considérablement, les connaissances de l’Humanité patiemment rassemblées et recopiées sont accessibles bien plus facilement.

 

Le Vatican voit là un moyen d’unifier l’Europe autour du latin et du christianisme, mais comme souvent c’est l’inverse qui se produit : l’imprimerie permet l’essor des langues vernaculaires sur la forme, du protestantisme et du rationalisme sur le fond.

 

Puis tout s’enchaîne très vite, on arrive au XXème siècle, naissance de deux grands médias de masse, le cinéma, et la radio qui offre pour la première fois la possibilité de faire partager les mêmes émotions au même moment au grand nombre : les négociations de Munich en 1938 sont ainsi largement suivies dans le monde.

 

On arrive ensuite à l’après guerre, génération du Baby Boom, celle de mes parents. A cette époque la télévision n’en est qu’à ses balbutiements. Elle est déjà cet objet fascinant que nous connaissons et qui commence à s’inviter dans les salons. Mais tout le monde n’en profite pas encore. Mon père oui à Paris, mais il faut demander la permission au maître de maison pour l’allumer, et ce n’est pas tous les jours ! Ma mère non, en Normandie. C’est en fait encore le cas de beaucoup d’autres enfants de cette génération pour qui la seule véritable échappatoire en dehors du voyage, hors de prix, et du jeu réside dans la lecture. Le savoir, l’évasion, les émotions : le livre reste l’indétrônable véhicule apportant cette nourriture intellectuelle aux imaginaires de la génération de mes parents. Ma mère me dit souvent qu’étant petite elle rêvait de vivre dans une maison construite non pas de briques mais de livres !

 

Drôle d’idée pour ma génération qui est celle de la télévision. J’appartiens à la classe de ceux qui ont grandi avec les dessins animés japonais, avec la télécommande dans la main comme gouvernail ne me permettant à l’époque de naviguer qu’entre six pauvres océans télévisuels différents. Puis les chaînes se multiplient, à toute heure du jour ou de la nuit on peut s’affaler sur son canapé devant sa télévision et se brancher sous perfusion audiovisuelle.

 

C’est un drame. Beaucoup de personnes de ma génération n’ont jamais vraiment pris l’habitude de lire, sauf quand l’école l’imposait de temps en temps. En effet pourquoi se fouler, autant aller au plus simple, c’est-à-dire vers le prêt-à-penser télévisuel. C’est un changement radical dans l’acquisition des connaissances. Quelqu’un qui écrit un livre a structuré sa pensée, a pesé chacun de ses mots, a apporté une myriade d’exemples et d’illustrations, a pris le temps de rentrer dans les détails. Dans un débat à la télévision, ce ne sont que bribes d’argumentations désarticulées, les arguments fusent de part et d’autre mais sans être développés, tout est brouillon, les idées ne font que passer, impriment résolument moins l’intellect que ne le fait la lecture.

 

Beaucoup de jeunes disent s’ennuyer ! Alors qu’ils n’auront pas assez de leur vie pour lire ne serait-ce qu’un centième de ce que l’Humanité a produit et écrit comme savoir, alors que des bibliothèques existent dans chaque quartier prêtant quasi gratuitement de quoi se forger un conscience de citoyen éveillé !

 

Pourquoi une grande partie de ma génération préfère-t-elle encore s’ennuyer plutôt que de se réfugier dans la lecture et découvrir tant de nouveaux horizons pourtant à portée de page? Parce lire demande de l’entraînement et une acclimatation précoce, c’est un exercice technique fatiguant, qui fait travailler les yeux et l’imagination, là où la télévision repose et change les idées. Tout est dit. L’éveil intellectuel de beaucoup aura été sacrifié sur l’autel de la télévision. C’est le drame du règne du petit écran sur la société de consommation : passifs, sans moyen de participer à l’élaboration du savoir mais abreuvés de publicités, nous sommes détournés de la nécessité première de nous niveler par le haut et d’aspirer à l’excellence en ce sens que ce consumérisme à outrance permet à chacun de se satisfaire de sa médiocrité. En effet les forces du marché rivalisent d’ingéniosité marketing et commerciale pour m’amener sur un plateau d’argent les nouveaux produits qui me permettront de moins réfléchir encore.

 

On aurait pu croire que lire ne servirait bientôt plus à rien pour une grande partie d’entre nous, tristes soldats de cette société de consommation. Pour beaucoup, travailler, dépenser et se distraire ne nécessitent finalement que quelques rudiments de lecture!

 

Mais internet est arrivé.

 

L’économie de marché et le consumérisme stigmatisés à l’instant portaient en fait en eux les germes du renouveau de l’éveil des consciences. Internet a surgi pour d’une part donner à l’individu une télécommande inédite, la souris, permettant d’aller où l’on veut, et d’autre part pour lui demander son avis et le faire participer. Les jeunes occidentaux passent désormais plus de temps devant l’ordinateur que devant la télévision, détrônée !

 

Le web 2.0 consacre ce retournement : tout un chacun peut apporter sa pierre à l’édifice de la connaissance (wikipedia) et commenter la production intellectuelle d’autrui. Jamais travail intellectuel n’a été aussi facile et accessible. Jamais les idées inachevées des uns n’ont autant nourri les théories naissantes des autres, un commentaire innocent et sans prétention laissé anonymement sur un blog par un Australien donne une idée d’entreprise à l’autre bout du monde à un Canadien.

 

A vrai dire il n’y a plus aucune excuse à être ignorant, quand les connaissances de toute l’Humanité sont à portée de clic, toute curiosité est « googlesisable » ! Une véritable intelligence collective est en train de prendre forme : tout se sait, tout circule, tout le temps et partout, plus rien n’est perdu. Le C to C explose, la trottinette d’un habitant de Miami qui moisissait dans le garage fait le bonheur d’un Parisien par écran et ebay interposés. Les intermédiaires sautent un à un. Déjà on peut prêter de l’argent sur le net aux internautes bien notés par la communauté, et on commence à pouvoir lever des fonds pour des projets artistiques en misant sur la sollicitude des internautes convaincus, en attendant de pouvoir le faire pour des projets entrepreneuriaux. Une des étapes fondamentales de la résorption de la fracture économique mondiale viendra alors de l’essor de plateformes mettant en relation micro-entrepreneurs du monde émergents et micro-investisseurs du reste du monde.

 

Les jeux vidéo depuis leur apparition participent aussi de ce recentrage sur l’individu-acteur : on y est actif et non passif, mais on y « perd » encore trop son temps à jouer dans un cadre contraint, tel le hamster qui se défoule dans sa cage en faisant tourner sa roue dans le vide, là où internet permet de se mettre utilement au service de cette intelligence collective en construction.

 

L’avenir est dans la convergence des deux : les logiciels d’e-learning nous mettant tous en réseau, à l’image des perspectives qu’offrent ces programmes d’entraînement de la mémoire et d’apprentissage de l’anglais qui fleurissent sur les consoles portables.

 

Internet replace la lecture et l’écriture, même massacrée, au cœur de la diffusion et de la constitution des savoirs, si bien que dès lors que tout le monde aura accès à internet, il est raisonnable de penser que tout le monde se mettra au moins à lire, et sans doute à écrire.

L’e-learning va bientôt permettre de scolariser des millions d’enfants supplémentaires en Inde avec un minimum de professeurs, ceux-ci exerceront leur métier à distance, pouvant chacun enseigner à plus de monde, tout comme bientôt les médecins tiendront des téléconsultations, rendant la santé accessible de tous. La production en série de petits ordinateurs portables rechargeables manuellement (par manivelle !) captant l’internet sans fil conférera une grande indépendance aux écoliers des pays émergents qui pourront étudier partout avec entrain grâce à des programmes ludiques.

 

Avec l’évènement demain du livre électronique et de la traduction automatisée, la boucle sera bouclée, n’importe qui pourra se déplacer avec toute la bibliothèque de l’Humanité dans le creux de sa poche. Ce prochain bouleversement consacrera le grand retour de la lecture et de l’écriture et stimulera plus que jamais l’effervescence intellectuelle en mettant le pied à l’étrier à de nombreux écrivains en devenir. Mais précisons toutefois que de nouveaux modèles économiques devront émerger. La reproduction à coût nul des œuvres rendra gratuite l’acquisition des livres, leurs auteurs ne vivront alors que de leurs performances en direct, j’entends par là les conférences. Tout comme les chanteurs, toujours plus nombreux également grâce à internet, ne pourront plus compter que sur les concerts, manne déjà amplement suffisante, pour s’enrichir.

 

Notons enfin que demain cette généralisation de la lecture, et de son corollaire l’écriture, à toute l’Humanité donnera encore plus de poids au journalisme qui plus que jamais jouera son noble rôle de vigie des sociétés, veillant à ce que les décisions des pouvoirs en place reflètent le mieux possible l’intérêt général, et non pas seulement certains intérêts particuliers. La presse omniprésente sera prompte à dénoncer tous les scandales qui ne manqueront pas d’être découverts du fait de fuites inévitables dans un monde toujours plus réticulaire. Chaque Humain est un témoin, un journaliste en puissance à même de publier sur internet une photo, une vidéo prises sur le vif avec ses objets communicants nomades.

La pression médiatique incontrôlable, insaisissable, s’affranchira plus que jamais des frontières grâce aux satellites. Elle contribuera à faire émerger une réelle opinion publique mondiale et rendra le moindre abus intenable. La démocratie devrait alors triompher, les régimes autoritaires s’effondrant les uns après les autres, par « évidence », du fait de l’évolution des mentalités, au même titre qu’en France lors de la Restauration, il était invraisemblable que l’on revînt à une monarchie de droit divin, les acquis de la Révolution étant devenus trop prégnants dans la société française pour qu’on pût  revenir dessus, même manu militari.

 

Vivement demain !

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste!

Plaidoyer pour un capitalisme éclairé

avril 2, 2008

En janvier dernier, alors que je lisais les journaux, quelle ne fut pas ma surprise en tombant sur un article qui correspondait parfaitement à l’idée que je me faisais du chemin que devrait prendre notre mondialisation. J’ai immédiatement souhaité en rencontrer l’auteur avec qui je suis parvenu à prendre contact peu après. Il s’agit de Bernard Esambert, un des premiers à parler de mondialisation, dès 1977, dans son livre Le Troisième conflit mondial. Bernard Esambert  a été entre autres le conseiller industriel de Georges Pompidou, le directeur du Crédit Lyonnais, le président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, le président de l’École Polytechnique, le vice-président des groupes Bolloré et Lagardère. Il préside aujourd’hui l’Advisory Board de la banque ARJIL où il a accepté de me recevoir il y a quelques semaines. Pendant une heure des plus intéressantes, nous avons discuté et échangé cordialement nos vues sur la tournure que prenait la mondialisation et sur le rôle que pouvait jouer internet dans l’émergence d’une opinion publique mondiale susceptible de réclamer le changement. Il m’a apporté son soutien et m’a permis de publier sur ce blog son article que je vous propose ici. 

Plaidoyer pour un capitalisme éclairé (7 janvier 2008) 

L’espèce humaine ressemble furieusement à un véhicule en pleine accélération, conduit par d’innombrables pilotes vers un avenir incertain.

Tout a commencé dans les années 1960 quand le commerce mondial s’est mis à croître beaucoup plus rapidement que la richesse (le PNB) mondiale. Les progrès à un rythme effréné des moyens de transport des produits et des informations ont accéléré le mouvement.

 Aujourd’hui les échanges internationaux représentent plus du tiers du PNB mondial et nous travaillons tous plus d’un jour sur trois pour l’exportation. Les exportations d’usine puis de laboratoires de recherche pour suivre et naturaliser les produits, donc les transferts de capitaux, ont suivi.

Ainsi est née la mondialisation dont on nous rebat les oreilles. La libéralisation des marchés ainsi que la financiarisation de la sphère économique ont fait le reste, et nous vivons désormais dans un monde de marchands produisant massivement du confort matériel, des services et des images. Le contexte est celui d’un combat économique qui a transformé la planète en champ de bataille, sans morale ni spiritualité. Si sur le plan matériel le libéralisme des temps modernes a apporté la satisfaction des besoins vitaux à des centaines de millions d’individus, il a creusé l’écart entre une société de consommation qui déborde de biens matériels pour les uns sans procurer un minimum vital décent pour les autres.

Il s’agit dorénavant d’envisager un libéralisme éclairé prenant en considération la notion de solidarité au sein de l’espèce humaine. Sans oublier la justice, l’un des tout premiers mots inventé par le Sapiens Sapiens. Les États responsables de la préparation de l’avenir sont devenus des Etats du palliatif, dispensateur de protections et de consolations. Partout l’injustice est dénoncée mais elle persiste sous de multiples visages, tel celui, honteux, du chômage.La mondialisation s’est développée beaucoup plus rapidement que ses nécessaires régulations et l’apparition d’un code éthique au niveau mondial.

C’est sur ces deux plans qu’il convient désormais d’agir pour mettre de l’ordre dans notre image du monde et pour que le libéralisme, remarquable facteur de développement, reste un moyen et ne se transforme pas en une religion sans garde-fous.  

Du côté du manque de régulation, au-delà de la dispersion des organismes (l’ONU, l’OTAN et les Etats-Unis pour la gendarmerie du monde, la Banque mondiale, le FMI, le G8 pour l’économie, …), tous datant des années 40, à l’O.M.C. près d’ailleurs imaginée dans les accords de Bretton-Woods, deux exemples : les facteurs de compétition intègrent les formes anormales de travail (des enfants,…), des écarts de salaires décourageant même la créativité, des parités monétaires totalement artificielles (le Yuan chinois versus toutes les autres monnaies). Ces facteurs sont surveillés par l’OMC, le BIT et le G8 qui s’ignorent totalement. Quand on sait par exemple qu’une dévaluation de 10% d’une monnaie (G8) est équivalente à un droit de douane de 10% (OMC), il apparaît à l’évidence que le monde ne pourra faire l’économie d’une organisation confédérale lui permettant de mettre de l’ordre dans ce que j’appelle pour ma part depuis près de quarante ans la guerre économique.

Dans le domaine pharmaceutique, le sort des génériques dont on connaît l’importance pour les populations du tiers-monde touchées par le Sida, dépend de l’OMS et de l’OMC sans grand dialogue entre ces deux organismes.

D’innombrables enceintes se sont cependant créées pour pallier la vacuité d’une véritable gouvernance mondiale : G7, G20, G4,…Des milliers d’organisations émanant de la société civile (dont 2000 ONG) ont vu le jour dont le mérite est de vouloir rendre équitable le processus de mondialisation.

Un conseil de sécurité économique et social a été imaginé dont les pouvoirs s’inspireraient de ceux qu’exerce le conseil de sécurité de l’ONU sur le plan politique. Ce bouillonnement de la société civile débouchant sur d’innombrables forums mondiaux qu’aucune frontière ne peut bloquer montre à l’évidence que le monde devra passer à un degré supérieur d’organisation. Au moment même où les Etats érigent des murets de fortune pour se protéger de la globalisation.  

Restera le problème le plus important. La planète a pris la route des choses oubliant celle de l’esprit, mais il ne sert à rien de danser la danse du scalp devant le libéralisme. Il faut simplement le doter d’un code moral qui le rende acceptable (supportable ?) à la majorité. Qui définitivement supprime le travail des enfants, établisse définitivement la parité hommes-femmes, supprime les enrichissements insolents et sans cause, crée une véritable solidarité avec les éclopés de la croissance. Qui recrée un peu de vertu et de grâce dans le système en déclinant l’immense désir de justice et de dignité de l’homme du vingt et unième siècle.  

Comment ? Le besoin de spiritualité (dont témoignent hélas les excès des sectes) démontre que les principales religions monothéistes ne peuvent être tenues à l’écart d’un tel processus, y compris le bouddhisme, la sagesse de quelques hindouistes,  la religion des droits de l’homme dont les très beaux textes fondateurs figurent dans le statut des Nations Unis et dans notre constitution. Il y a dans ces réservoirs de connaissance et d’éthique de quoi puiser quelques principes.  

Rêvons d’un dialogue entre Averroès, Maïmonide, Saint Thomas d’Aquin et Aristote qui réanimerait l’entrelacs des révélations et de la raison. D’un pari de Pascal étendu à l’ensemble de l’irrationnel et du rationnel. La raison et la foi s’adossant, quoi de plus humain pour faire face à nos interrogations.

Une sagesse peut s’en dégager, libre d’ailleurs de toute tutelle religieuse car résultant de la pluralité religieuse surtout si l’on fait également appel à quelques prix Nobel de la paix, responsables d’O.N.G., grands scientifiques et philosophes connus pour leurs qualités humaines (des « entrepreneurs d’humanité »).

Car nous sommes tous des enfants d’Abraham, de la raison, de la sagesse. L’Islam n’est pas forcément la solution, pas davantage que le seul christianisme ou le judaïsme. C’est leur somme qui peut nous rapprocher du ciel ou du sens, sans nous faire perdre le contact avec le sol. A condition que nous abattions nos idoles sources d’égoïsme et d’intolérance pour ajouter à l’important chiffrable l’essentiel qui échappe au chiffre. Il arrive que des idées déchirent la pensée comme des poids trop lourds déchirent les muscles. 

Un code éthique élaboré par un tel cénacle consoliderait de jeunes démocraties un peu partout dans le monde, freinerait l’absentéisme du cœur qui accompagne souvent la concurrence sans frein. Plus trivialement, il pourrait conduire de nombreux cadres supérieurs, acteurs du CAC 40 à renoncer à des avantages souvent exorbitants. Ce sont les notions de solidarité, de générosité, d’altruisme qui font de l’homme une espèce supérieure. Il est urgent de modérer la passion de la concurrence avec un peu de cet amour du prochain.

On peut parfaitement n’avoir pour ambition que de prolonger sa vie et ses plaisirs sans l’humiliation de la vieillesse et de la maladie. Mais il n’est pas interdit de rêver au partage d’une authentique condition humaine. Il y a des « biens publics mondiaux » tels que la santé, l’eau, le maintien d’une planète habitable qui nous obligent à lire notre devoir dans le regard de nos enfants. En n’oubliant pas que le bien risque de fabriquer l’enfer. Sauf à emporter le Livre, le violon, et l’écoute dans notre voyage sur terre. 

Bernard Esambert