« Pourquoi on se bat? »

Les faits
 Alors que Lazare Ponticelli, le dernier des poilus, vient de s’éteindre à l’âge de 110 ans, c’est la Première Guerre Mondiale en tant que matrice du XXème siècle qui vient de basculer dans l’Histoire. Lazare Ponticelli était le dernier représentant de la mémoire de ces 8  410 000 hommes qui combattirent sous le drapeau français et qu’il a donc incarnés jusqu’au 12 mars 2008 12h45.  Né en décembre 1897 dans les montagnes d’Émilie-Romagne en Italie, qu’il ne tarde pas longtemps à quitter pour la France, ce “pays où l’on mange“, Lazare Ponticelli arrive à la Gare de Lyon seul à l’âge de 9 ans, illettré, dans un pays dont il ne parle pas la langue. Des plus débrouillards, il crée en mars 1913, à 16 ans, sa petite entreprise de ramonage avec un ami italien. Détermination typique de l’immigré résolu à s’en sortir par le travail, lui qui fuyait la faim. Il sera tour à tour livreur de charbon et vendeur de journaux à la criée: “le jour où Jaurès a été assassiné, on les avait tous vendus”disait-il. Dès le lendemain, il s’engage dans la légion étrangère en trichant sur son âge, il n’a que 17 ans: “j’ai voulu défendre la France, parce qu’elle m’avait donné à manger. C’était une manière de dire merci”racontait-il. Il participe courageusement aux combats, n’hésitant pas à sortir des tranchées pour ramener un blessé étendu dans le no man’s land.

Quand l’Italie entre en guerre à son tour contre l’Allemagne, il est démobilisé: “Je ne voulais pas partir de mon bataillon et laisser mes camarades. La Légion avait fait de moi un Français. C’était profondément injuste”expliquait-il.

Mais il est bientôt rappelé pour repartir combattre dans les troupes italiennes contre les Autrichiens. Les combats sont très violents, comme on peut se l’imaginer, mais pourtant, un matin, c’est un soudain silence qui s’abat sur le front, à Pal Picolo. “Cela faisait des semaines que l’on vivait à quelques mètres les uns des autres. Si près qu’on entendait les conversations. Dans ma section, les trois quarts des hommes étaient des Italiens germanophones. L’”ennemi” était souvent le voisin d’en face. Alors est arrivé ce qui devait arriver : on a fraternisé.”En effet poursuivait-il “Nous n’avions aucun compte à régler avec ces pauvres gars et beaucoup de mes camarades du Tyrol italien parlaient l’allemand. Avec des élastiques, nous leur avons envoyé des messages écrits: “pourquoi on se bat?””Pendant plusieurs jours les soldats des deux bords vont ainsi fraterniser allant même jusqu’à entreprendre des patrouilles mixtes.Cette parenthèse est de courte durée, averties, les autorités les envoient sur un front plus dur pour combattre des unités d’élite. Il sera blessé, soigné, renvoyé au combat jusqu’à l’armistice: “Puis, alors que le bataillon se préparait à monter à l’attaque, on a appris la signature de l’armistice. Fallait voir ça ! C’était incroyable ! On s’est embrassés, Italiens et Autrichiens ensemble. Nous étions fous de joie! “.Son héroïsme lui valut une citation mais, surtout, le dégoûta résolument de la guerre: “je tire sur toi mais je ne te connais même pas. Si seulement tu m’avais fait du mal”, »vous tirez sur des pères de famille, c’est complètement idiot la guerre ». Il ne reviendra en france qu’en 1920, ne deviendra Français qu’en 1939, à l’aube de la deuxième guerre mondiale pendant laquelle il rejoindra le maquis, détournera des trains et libérera Paris avec les FFI. Après la guerre, il retournera à son entreprise familiale de chauffage et de tuyauterie qu’il fera prospérer avec ses frères. Ponticelli frères est aujourd’hui une multinationale de 2000 salariés spécialisée dans le pétrole et le nucléaire. 

L’analyse  

Lazare Ponticelli était le dernier témoin français de cette odieuse guerre, qui décima la jeunesse européenne et qui devait être la dernière, ce qu’elle ne fut pas comme chacun sait. Sa venue en France, lui le petit immigré italien arrivant pieds nus à Gare de Lyon, sa confrontation avec des ennemis étrangers qui ne l’étaient pas tant, et son succès professionnel qui l’a conduit à faire de sa société une petite mais authentique multinationale, tout dans la vie de Lazare Ponticelli concourt à faire de lui le symbole même de la mondialisation, ce processus qui ne cesse de rapprocher les Hommes depuis les débuts de l’aventure humaine : d’abord l’émigration vers un eldorado réel ou supposé, puis le choc des civilisations et des cultures dont la guerre est le visage le plus rude, enfin l’essor d’une multinationale sur des marchés de plus en plus intégrés qui tendent à faire de notre planète un village global, pour reprendre l’expression de Marshall McLuhan.Mais intéressons-nous ici plus particulièrement au Lazare « Poilu »… 

Embarqué dans une guerre comme des millions d’autres, Lazare n’avait que le sentiment de remplir son devoir envers cette France qui l’avait nourri, comme il aimait à dire. Mais comme des millions d’Hommes, il prenait part sans s’en rendre compte à ce que l’Humanité a accouché de plus vil, de plus destructeur et de plus absurde: la guerre. Une guerre inutile, un suicide européen qui n’était que le reflet amplifié et sanglant de désaccords diplomatiques opposant en haut-lieu les chancelleries européennes. Une guerre que n’auraient sans nul doute pas voulue les peuples européens si on ne la leur avait pas vendue à grand renfort de propagande officielle diabolisant l’ennemi et exacerbant l’esprit de revanche.

 Ces Hommes instrumentalisés, en partant promptement au front, ne faisaient que leur devoir de soldat, leur devoir de patriote. Mais, ce faisant, ils n’étaient que les victimes d’une folie humaine dont l’inanité ne sauterait aux yeux des Européens qu’avec le recul du sang versé et des horreurs endurées, prise de conscience ô combien tragiquement tardive. L’Homme sait tirer des leçons, mais il semble incapable de s’en servir pour anticiper les drames de demain, pour peu qu’ils ne revêtent pas exactement la même forme que les catastrophes d’hier. Certains visionnaires y parviennent, parmi eux Keynes qui dans “Les conséquences économiques de la paix” avait compris que les réparations imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles en 1919 étaient une erreur et portaient en elles les germes de crises à venir. Mais comme toujours dans l’euphorie du moment, ces visionnaires ne sont pas écoutés. Aujourd’hui, l’Europe a compris, c’est heureux, et, malgré les ultimes spasmes de Srebrenica (en 1995 en Bosnie…) gageons que plus rien de tel n’arrivera en son sein. Mais au-delà de l’Europe, l’Occident (c’est-à-dire les Américains et nous) a-t-il su tirer la leçon de cette tragédie dont Lazare Ponticelli était le dernier de nos Mohicans ? A-t-il su l’élargir au monde ? Rien n’est moins sûr… En 1914, la propagande officielle faisait des Allemands des “boches”, des étrangers différents, des Germains avec qui vivre ensemble eût été impossible, et aujourd’hui c’est fait. Alors pourquoi tant d’incompréhension aujourd’hui, pourquoi certains chefs d’État s’évertuent-ils à faire régner cette sordide atmosphère de choc des civilisations quand tous les économistes savent que le premier de tous les problèmes, ce ne sont pas nos appartenances culturelles et religieuses respectives, mais la PAUVRETÉ du reste du monde…l’administration Bush s’est consacrée à une guerre contreproductive pour la sécurité mondiale et meurtrière qui plus est (près de 4000 GIs et un million d’Iraquiens [1]), une guerre qui coûtera à l’Amérique au moins 3 000 milliards de dollars (estimation de J. Stiglitz dans son dernier livre) mais n’a versé que 20 milliards de dollars au titre de l’aide publique au développement en 2004 [2] ! 

Lazare Ponticelli, puisse l’absurdité de la « Der des Ders » dont tu étais l’ultime témoin rester présente à nos esprits ! Espérons que l’humanité saura puiser dans ton histoire qui fut celle de millions d’autres pour que l’ONU ne connaisse pas au niveau mondial le funeste destin qu’eut la SDN au niveau européen. Gardons à l’esprit enfin le message que s’envoyaient par élastique d’une tranchée à l’autre ennemis Autrichiens et Italiens “pourquoi on se bat ?”. 

[1] : d’après Opinion Research Business : 1,2  million de morts violentes depuis 2003, certes loin d’être toutes dues aux GIs, mais liées de façon certaine au chaos, à la criminalité et aux violences interconfessionnelles post-invasion. http://www.opinion.co.uk/Newsroom_details.aspx?NewsId=78

[2] : les États-Unis ont le plus grand mal à respecter leurs engagements de Monterrey pris en 2002 et devant les amener à réserver 0.7% de leur PIB à l’aide publique au développement, ils n’en versent que 0.2%, soit 20 milliards de dollars en 2004 !

Venez découvrir…et pourquoi pas signer la pétition l’appel du 18 janvier 2008!

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