Archive for mars 2008

Oui l’immigration est une chance ! À condition que…

mars 31, 2008

Quelques chiffres           

Les migrations sont une des composantes de la mondialisation, et comme toute autre composante, celle-ci s’intensifie sous l’effet de l’explosion des échanges : on ne dénombre pas moins de 200 millions de personnes vivant dans des pays autres que ceux où elles sont nées, et l’on ne compte pas les clandestins. Il y a 40 millions d’Américains nés hors des États-Unis ! Pour se donner une idée, au niveau mondial ces migrants étaient de 75 millions en 1965, et 155 millions en 1990. La majorité (60%) des migrants vit dans les pays développés. L’émigration des Mexicains vers les USA est ainsi le mouvement migratoire le plus massif de notre époque. 

Une immigration d’une nouvelle forme           

On immigre pour trois raisons à égalité : un tiers pour trouver un travail, un tiers pour rejoindre de la famille, et un tiers en tant que réfugié. D’un point de vue pratique, ces raisons se chevauchent : un immigré qui rejoint de la famille se met très souvent à chercher un travail aussitôt arrivé. Alors que pendant des 30 glorieuses on avait surtout fait venir des ruraux analphabètes, aujourd’hui ce sont plutôt des urbains ayant été à l’école. Cela signifie que les migrations d’aujourd’hui sont d’une nature fondamentalement différente, ce qui devrait poser beaucoup moins de problème d’intégration.  

Le cas de la France           

Prenons le cas de la France : pendant les Trente Glorieuses, la France a fait venir des centaines de milliers de Maghrébins d’origine rurale et majoritairement analphabètes. Ceux-ci ont été logés dans des cités dortoirs qui se sont vite transformées en ghettos enclavés : que pouvait-on espérer qu’il se produise deux générations plus tard ? Qu’une majorité d’entre eux deviennent médecin, avocat, architecte ? La faillite de l’intégration en France qui a conduit aux émeutes que l’on connaît était prévisible, s’en étonner relève soit d’une ignorance coupable soit d’un cynisme déplacé. Aujourd’hui toute la société française en souffre. On entend parfois dire « oui, mais il y en a certains qui réussissent ». Cet argument est des plus fallacieux car quelque catastrophique que soit la situation, il y en a toujours qui s’en sortent. Non la question est de savoir statistiquement  combien trouvent un travail par rapport à la moyenne nationale. Et là pas d’erreur possible, le taux de chômage de certains quartiers est quasiment de 50% ! L’intégration à la française est en panne, la discrimination très loin d’avoir disparue.  

L’immigration, une chance pour les pays développés…           

Les travailleurs immigrés représentent 15% de la main d’œuvre aux États-Unis : ces derniers ont besoin de ces immigrés, si bien que le mur qu’ils veulent achever de bâtir pour se protéger du Mexique est haut, mais pas trop, juste ce qu’il faut pour ne laisser passer que les jeunes hommes valides dans la force de l’âge, ceux dont ils ont justement besoin. Alors pourquoi ce besoin ? Raison atemporelle : les immigrés sont souvent jeunes, dynamiques et déterminés à accepter tous les boulots. Lazare Ponticelli, dernier poilu décédé récemment en était l’exemple probant : arrivé à la gare de Lyon en 1906 quasi pieds nus, il a enchaîné les menus travaux jusqu’à fonder une entreprise aujourd’hui multinationale ! Aujourd’hui les immigrés travaillent dans des secteurs où il est difficile de trouver de la main d’œuvre locale (en France par exemple il y a 500 000 emplois non pourvus dans le BTP), leur vitalité démographique est indispensable au financement des retraites de nos populations vieillissantes. Par ailleurs, ce qu’ils gagnent, ils le dépensent largement, dopant ainsi la consommation qui est le moteur de notre économie, ne l’oublions pas. En définitive ils ne renvoient au pays d’origine en moyenne que de 10 à 15% de leurs revenus. Enfin ils créent des entreprises sur des créneaux vacants (les fameuses épiceries !) ou inexplorés. On se bat même parfois pour leurs talents : un tiers des Nobel de physique américains sur ces sept dernières années sont nés à l’étranger et le tiers des sociétés de la Silicon Valley sont le fait d’Indiens ou de Chinois. 

…à condition que…           

Pour ne pas répéter les erreurs du passé et profiter au mieux du potentiel de croissance que représente l’immigration, certaines mesures s’imposent !D’abord une politique volontaire du logement, conçue pour favoriser la mixité sociale et ethnique, et briser l’enclavement des cités ghettos. Ensuite, les nouveaux arrivants doivent être scolarisés pour ce qui est des enfants, et les cours de langue devraient être rendus obligatoires pour tout adulte ne maîtrisant pas suffisamment la langue du pays d’accueil. C’est un échec flagrant des politiques menées que de constater qu’après vingt ans passés en France, certaines personnes ne savent toujours pas s’exprimer en français. C’est pourtant le préalable incontournable à une intégration réussie. Enfin des campagnes d’information doivent être menées pour promouvoir la lutte contre la discrimination qui est le cancer de l’intégration : comment un jeune issu de l’immigration peut-il se motiver pour ses études quand son grand frère diplômé ne parvient toujours pas à trouver un emploi après l’envoi infructueux de parfois plus de cent CVs ? Trop souvent un « patronyme exotique », une ville d’origine suspecte ou un teint trop mat constituent des caractéristiques rédhibitoires pour un employeur peu scrupuleux, qui souvent ne fait que se conformer aux souhaits de ses clients partageant eux aussi une part de responsabilité. Les mentalités doivent évoluer et évolueront.            

Les quelques mesures exposées ici sont nécessaires, mais ne croyons pas qu’elles reflètent des coûts supplémentaires pour la société, car ces coûts sont en fait des investissements. Oui, des investissements qui permettront au final au pays d’être gagnant, et non pas perdant, grâce à une économie plus forte et des retraites mieux financées. Posons-nous la question : si, en France par exemple, la machine à intégrer fonctionnait correctement, c’est-à-dire si tout homme arrivant en France devenait un citoyen Français qui, quelles que soient sa couleur de peau, sa religion ou son origine, respectait les valeurs du pays (l’égalité homme/femme, la laïcité, les droits de l’homme, les lois) et si il était accepté comme tel en retour, alors pourquoi ne pas même accueillir des millions d’hommes ? Notre économie n’en serait que plus forte, la francophonie que plus rayonnante…la seule limite serait finalement l’espace physique ! Cela est possible à condition donc de réparer cette machine en panne en consentant les investissements nécessaires. 

Plus souples sont les procédures à la frontière, moins les immigrants ont vocation à s’installer           

Un autre constat s’impose : plus les immigrants peuvent circuler librement, aller et revenir entre pays d’accueil et pays d’origine, moins ils désirent s’établir définitivement. En effet, si l’on a pu voir par le passé que nombre d’entre eux finissaient par s’installer et à faire venir leur famille, c’est parce qu’ils ne voulaient pas rendre le risque de rentrer au pays, pour de courts séjours, de peur de ne plus pouvoir retourner travailler dans le pays hôte : coupés parfois pendant plusieurs décennies de leur pays natal, ces derniers n’en saisissent plus les codes et en viennent à se sentir chez soi dans le pays qui les a accueillis. On en conclut que l’octroi de la double nationalité ou de titres de séjour à entrées multiples sont de bons moyens de faciliter cette circulation conduisant les migrants à ne plus nécessairement se sédentariser. 

Quelles conséquences pour les pays d’origine ?           

L’exode des cerveaux reste le principal problème mais un rapport de l’ONU en 2006 précise que les migrants qualifiés finissent en fait par occasionner des transferts de connaissances et de technologies : ils acquièrent de l’expérience avant de venir en faire profiter leur pays en créant leur entreprise par exemple. Toutefois dans certains secteurs tel que la médecine, on ressent plus que jamais la nécessité d’institutions internationales à même de fournir les incitations à rester travailler dans leur pays aux médecins et infirmières formés à grand frais en Afrique et qui partent aujourd’hui en masse officier en Europe (il y aurait plus de médecins béninois en France qu’au Bénin !). Une aide judicieuse coordonnée internationalement pourrait ainsi consister à subventionner ceux qui restent sur place.           

Autre point, les fonds envoyés par les immigrés constituent un apport indéniable à l’économie des pays d’origine, ils ont atteint 260 milliards de dollars en 2006. Ainsi est-ce là la principale source de revenus pour certains États d’Amérique centrale (25% du PIB du Honduras ; au Mexique, cela représente la deuxième source de devises derrière les pétrodollars), si bien que lorsque les États-Unis éternuent, tous ces pays s’enrhument ! À l’heure où les pays développés prennent conscience de la nécessité du co-développement, il est même cocasse de constater que l’ouverture à l’immigration apporte plus de fonds aux pays pauvres que les aides et les investissements étrangers cumulés !           

 Cependant il est important d’apporter ici un bémol : ces transferts contribuent finalement peu à la croissance des pays qui les reçoivent car ils sont utilisés dans l’urgence par des familles très pauvres pour subvenir aux besoins primaires (alimentation, santé, voire éducation). Cette manne n’est donc pas redirigée vers des investissements productifs susceptibles d’occasionner un véritable décollage économique qui s’appuierait sur un foisonnement de micro projets entrepreneuriaux. Le problème en est que la manière dont sont transférés les fonds ne s’y prête pas : ils ne passent pas par le système bancaire classique mais par les services très onéreux de quelques sociétés du type Western Union. Il faut donc revoir et faciliter l’envoi d’argent au pays, en lui permettant d’être investi rapidement et efficacement, avec comme objectif sous-jacent de confier aux populations pauvres du pays d’origine la canne à pêche plutôt que le poisson. Internet pourrait d’ailleurs jouer ici un grand rôle pour mettre en relation micro investisseurs et micro entrepreneurs.                        

 Je voudrais achever cet article en mettant en lumière l’égoïsme à peine voilé qui a guidé les pays occidentaux dans la conduite des négociations de l’OMC. Je parle ici de l’Uruguay Round, c’est-à-dire l’avant dernier cycle de négociation de l’OMC qui s’est achevé en 1994 (et pas le Doha Round, démarré en 2001 et qui est aujourd’hui dans l’impasse). Pendant cet Uruguay Round les pays membres de l’OMC se sont réunis et ont négocié une plus grande ouverture réciproque dans le but de parvenir à un compromis gagnant-gagnant. Seulement, les pays riches, ceux dont on aurait pu croire qu’ils avaient une responsabilité morale vis-à-vis des pays pauvres, n’y sont pas allés avec comme objectif d’obtenir des accords équitables ! Non, ils avaient simplement en tête de négocier les accords favorisant le plus leurs intérêts. Ils ont donc mis la pression sur leurs interlocuteurs mal préparés en usant de leur position dominante pour leur imposer de s’ouvrir aux services pour lesquels ils étaient avantagés (services financiers par exemple) tout en refusant de s’ouvrir à ceux où les pays pauvres l’étaient grâce à leur main d’œuvre peu qualifiée très bon marché comme par exemple les services maritimes et portuaires (les dockers, les membres d’équipage) ou le bâtiment. La main d’œuvre bon marché et prête à tout est la principale richesse des pays pauvres, qu’elle s’exprime dans les pays d’origine (dans les usines ou dans les champs), ou dans les pays d’accueil (via l’immigration qui nous intéresse aujourd’hui). Lors de l’Uruguay Round, les pays riches ont ainsi fait en sorte qu’on ne libéralise que les services faisant appel à une main d’œuvre très qualifiée, ce qui de facto pénalisait les pays pauvres. Et dire que pour pallier cet échec, on a baptisé le cycle actuel « cycle du développement »  qui n’en a que le nom car il apparaît clairement aujourd’hui que rien n’en sortira, du fait des réticences des pays occidentaux, France en tête, qui s’arcboutent  sur leurs subventions. Belle notion du libre-échange !

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste

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Mais pourquoi le pétrole monte-t-il autant ?

mars 23, 2008

Le pétrole ne cesse de monter. Il est actuellement à plus de 100 dollars le baril, cela ne vous parle peut-être pas, mais imaginez juste qu’il était aux alentours de 30 dollars en août 2003! La question est donc immédiate: pourquoi monte-t-il autant? Il faut comprendre que cette hausse est sans rapport aucun avec la demande réelle actuelle, qui ne serait pas suffisamment contentée. Non, cette bulle spéculative est en fait le résultat de trois facteurs:

  • des lois américaines favorisant la spéculation : en 2003 les États-Unis ont voté une loi qui a rendu opaques les transactions financières en ligne sur les marchés du pétrole (loi dite Enron Loophole). Suite à cette loi, les hedge funds (fonds spéculatifs dont la seule finalité est de gérer au mieux un portefeuille de titres dans une optique de très court-terme) sont venus en masse pour spéculer sur le pétrole : ils réalisaient 0.2% des transactions avant la loi, aujourd’hui leur part est de 35%.
  • une abondance de liquidités générées par les pays émergents aux forts excédents commerciaux, au premier rang desquels la Chine. Face à une offre médiocre d’actifs où placer leurs devises et un dollar en chute libre, ces agents économiques fuient les actifs américains et se rabattent sur des valeurs qu’ils estiment de plus en plus sûres: les matières premières, pétrole y compris. [1]
  • une instabilité géopolitique chronique qui perdure depuis l’invasion américaine de l’Iraq. Alors qu’Alan Greenspan (ancien président de la fed, la Banque Centrale américaine) admet que cette guerre avait surtout pour objectif de mettre la main sur le pétrole, il est cocasse de constater que la terrible hausse des prix qui en a découlé dessert en fin de compte les intérêts américains, grands consommateurs de pétrole. Tel est pris qui croyait prendre. D’ailleurs, pendant qu’ils envahissent l’Iraq à la recherche d’armes qui n’existent pas, la Corée du Nord se dote de l’arme nucléaire, tandis que l’Iran et le Vénezuela, entités hostiles à l’administration Bush, s’imposent en puissances régionales incontournables, raffermies par un pétrole cher. Même en prenant en compte l’appétit grandissant de la Chine, aucun expert en 2003 n’aurait pensé à un pétrole dépassant les 100 dollars. La guerre a fait le reste. [2]

Ainsi, entre les producteurs et les consommateurs finaux, le pétrole peut par exemple changer de nombreuses fois de mains du fait de la spéculation : les agents économiques spéculent à la hausse ou à la baisse sur les hydrocarbures matérialisés financièrement par des contrats à terme (le fait d’acheter des « options », c’est-à-dire le droit d’acheter ou de vendre du pétrole à une date future donnée à un prix fixé d’avance), ce qui expliquent un prix aussi élevé, et du reste aberrant compte tenu de la demande actuelle en pétrole qui est tout à fait satisfaite par l’offre (si bien que les pays membres de l’OPEP n’envisagent pas d’augmenter leur production).

Cette spéculation financière nuit à l’économie réelle. Les États-Unis en pâtissent largement, l’Europe moins grâce à un euro fort. Mais les plus touchés dans notre économie de plus en plus mondialisée sont encore une fois les pays pauvres. En effet, ces pays ont besoin de plus de pétrole pour chaque dollar de PIB développé, on dit que leur économie est à forte intensité énergétique [3]. Afin de soutenir leur économie, les pays pauvres et émergents subventionnent donc l’essence, cependant ils sont de moins en moins en mesure de le faire, et ces aides rongent les budgets et empiètent sur les projets d’investissement de long terme en infrastructures et en éducation. Ces choix dans l’allocation de budgets déjà insuffisants ont déjà conduit à des émeutes comme au Cameroun ou au Burkina-Faso, des pays qui on besoin de tout sauf d’instabilité politique. Ainsi l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie) rapporte que pour un certain nombre de pays d’Afrique, l’annulation de la dette a déjà été plus que compensée par la hausse des prix du pétrole.

Ces pays subissent de plein fouet les effets d’une spéculation et d’une incertitude géopolitique auxquelles ils sont étrangers. À partir du moment où les actions des uns ont des conséquences sur la vie des autres naît une interdépendance d’où jaillit le besoin irrépressible d’une action collective et démocratique, garante des intérêts de tous. C’est encore cette mondialisation politique qui se fait ici désirer, dans un contexte d’une part d’unilatéralisme militaire désastreux d’un certain Etat et d’autre part de spéculation rendue possible par des règles édictées par ce même Etat dont le leadership économique a fait de sa bourse le principal hôte du marché du pétrole.

Enfin ultime précision, entendons-nous bien, à long terme il est clair que la demande mondiale croissante finira par justifier des prix élevés, très élevés même (si bien qu’ils pourraient rendre prohibitifs les voyages en avion du fait des prix du kérosène), mais pour l’instant l’offre actuelle est suffisante ! Les prix du moment sont donc déconnectés de toute rationalité économique. Nous pouvons juste dire pour conclure cette analyse que s’ils se maintiennent, ils auront au moins le mérite de précipiter le passage à l’après-pétrole en incitant les agents économiques à trouver d’autres sources d’énergie plus accessibles…et moins polluantes !

Venez lire l’appel du 18 janvier 2008 et signer la pétition pour une mondialisation plus juste

[1] l’indice qui mesure la demande mondiale de navires pour transporter des marchandises (le Baltic Dry Index) s’est effondré depuis l’automne dernier, résultat de la chute du fret maritime, et donc du ralentissement économique mondial, alors que paradoxalement les prix des matières premières ne cessent de flamber : on est bien en présence d’une bulle spéculative !

[2] Joseph E. Stiglitz (prix Nobel d’économie 2001) et Linda Bilmes, dans leur dernier livre « The Three Trillion Dollar War » estiment que la part de la hausse du baril due à la guerre, dans une hypothèse vraiment basse, est de 10 dollars.

[3] Cela s’explique par un secteur industriel plus important que dans les pays développés tertiarisés, par des infrastructures moins efficaces et donc plus gourmandes en énergie ainsi que par une moins grande diversification du bouquet énergétique (la France avec le nucléaire est l’exemple même d’une diversification réussie)

« Pourquoi on se bat? »

mars 15, 2008
Les faits
 Alors que Lazare Ponticelli, le dernier des poilus, vient de s’éteindre à l’âge de 110 ans, c’est la Première Guerre Mondiale en tant que matrice du XXème siècle qui vient de basculer dans l’Histoire. Lazare Ponticelli était le dernier représentant de la mémoire de ces 8  410 000 hommes qui combattirent sous le drapeau français et qu’il a donc incarnés jusqu’au 12 mars 2008 12h45.  Né en décembre 1897 dans les montagnes d’Émilie-Romagne en Italie, qu’il ne tarde pas longtemps à quitter pour la France, ce “pays où l’on mange“, Lazare Ponticelli arrive à la Gare de Lyon seul à l’âge de 9 ans, illettré, dans un pays dont il ne parle pas la langue. Des plus débrouillards, il crée en mars 1913, à 16 ans, sa petite entreprise de ramonage avec un ami italien. Détermination typique de l’immigré résolu à s’en sortir par le travail, lui qui fuyait la faim. Il sera tour à tour livreur de charbon et vendeur de journaux à la criée: “le jour où Jaurès a été assassiné, on les avait tous vendus”disait-il. Dès le lendemain, il s’engage dans la légion étrangère en trichant sur son âge, il n’a que 17 ans: “j’ai voulu défendre la France, parce qu’elle m’avait donné à manger. C’était une manière de dire merci”racontait-il. Il participe courageusement aux combats, n’hésitant pas à sortir des tranchées pour ramener un blessé étendu dans le no man’s land.

Quand l’Italie entre en guerre à son tour contre l’Allemagne, il est démobilisé: “Je ne voulais pas partir de mon bataillon et laisser mes camarades. La Légion avait fait de moi un Français. C’était profondément injuste”expliquait-il.

Mais il est bientôt rappelé pour repartir combattre dans les troupes italiennes contre les Autrichiens. Les combats sont très violents, comme on peut se l’imaginer, mais pourtant, un matin, c’est un soudain silence qui s’abat sur le front, à Pal Picolo. “Cela faisait des semaines que l’on vivait à quelques mètres les uns des autres. Si près qu’on entendait les conversations. Dans ma section, les trois quarts des hommes étaient des Italiens germanophones. L’”ennemi” était souvent le voisin d’en face. Alors est arrivé ce qui devait arriver : on a fraternisé.”En effet poursuivait-il “Nous n’avions aucun compte à régler avec ces pauvres gars et beaucoup de mes camarades du Tyrol italien parlaient l’allemand. Avec des élastiques, nous leur avons envoyé des messages écrits: “pourquoi on se bat?””Pendant plusieurs jours les soldats des deux bords vont ainsi fraterniser allant même jusqu’à entreprendre des patrouilles mixtes.Cette parenthèse est de courte durée, averties, les autorités les envoient sur un front plus dur pour combattre des unités d’élite. Il sera blessé, soigné, renvoyé au combat jusqu’à l’armistice: “Puis, alors que le bataillon se préparait à monter à l’attaque, on a appris la signature de l’armistice. Fallait voir ça ! C’était incroyable ! On s’est embrassés, Italiens et Autrichiens ensemble. Nous étions fous de joie! “.Son héroïsme lui valut une citation mais, surtout, le dégoûta résolument de la guerre: “je tire sur toi mais je ne te connais même pas. Si seulement tu m’avais fait du mal”, »vous tirez sur des pères de famille, c’est complètement idiot la guerre ». Il ne reviendra en france qu’en 1920, ne deviendra Français qu’en 1939, à l’aube de la deuxième guerre mondiale pendant laquelle il rejoindra le maquis, détournera des trains et libérera Paris avec les FFI. Après la guerre, il retournera à son entreprise familiale de chauffage et de tuyauterie qu’il fera prospérer avec ses frères. Ponticelli frères est aujourd’hui une multinationale de 2000 salariés spécialisée dans le pétrole et le nucléaire. 

L’analyse  

Lazare Ponticelli était le dernier témoin français de cette odieuse guerre, qui décima la jeunesse européenne et qui devait être la dernière, ce qu’elle ne fut pas comme chacun sait. Sa venue en France, lui le petit immigré italien arrivant pieds nus à Gare de Lyon, sa confrontation avec des ennemis étrangers qui ne l’étaient pas tant, et son succès professionnel qui l’a conduit à faire de sa société une petite mais authentique multinationale, tout dans la vie de Lazare Ponticelli concourt à faire de lui le symbole même de la mondialisation, ce processus qui ne cesse de rapprocher les Hommes depuis les débuts de l’aventure humaine : d’abord l’émigration vers un eldorado réel ou supposé, puis le choc des civilisations et des cultures dont la guerre est le visage le plus rude, enfin l’essor d’une multinationale sur des marchés de plus en plus intégrés qui tendent à faire de notre planète un village global, pour reprendre l’expression de Marshall McLuhan.Mais intéressons-nous ici plus particulièrement au Lazare « Poilu »… 

Embarqué dans une guerre comme des millions d’autres, Lazare n’avait que le sentiment de remplir son devoir envers cette France qui l’avait nourri, comme il aimait à dire. Mais comme des millions d’Hommes, il prenait part sans s’en rendre compte à ce que l’Humanité a accouché de plus vil, de plus destructeur et de plus absurde: la guerre. Une guerre inutile, un suicide européen qui n’était que le reflet amplifié et sanglant de désaccords diplomatiques opposant en haut-lieu les chancelleries européennes. Une guerre que n’auraient sans nul doute pas voulue les peuples européens si on ne la leur avait pas vendue à grand renfort de propagande officielle diabolisant l’ennemi et exacerbant l’esprit de revanche.

 Ces Hommes instrumentalisés, en partant promptement au front, ne faisaient que leur devoir de soldat, leur devoir de patriote. Mais, ce faisant, ils n’étaient que les victimes d’une folie humaine dont l’inanité ne sauterait aux yeux des Européens qu’avec le recul du sang versé et des horreurs endurées, prise de conscience ô combien tragiquement tardive. L’Homme sait tirer des leçons, mais il semble incapable de s’en servir pour anticiper les drames de demain, pour peu qu’ils ne revêtent pas exactement la même forme que les catastrophes d’hier. Certains visionnaires y parviennent, parmi eux Keynes qui dans “Les conséquences économiques de la paix” avait compris que les réparations imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles en 1919 étaient une erreur et portaient en elles les germes de crises à venir. Mais comme toujours dans l’euphorie du moment, ces visionnaires ne sont pas écoutés. Aujourd’hui, l’Europe a compris, c’est heureux, et, malgré les ultimes spasmes de Srebrenica (en 1995 en Bosnie…) gageons que plus rien de tel n’arrivera en son sein. Mais au-delà de l’Europe, l’Occident (c’est-à-dire les Américains et nous) a-t-il su tirer la leçon de cette tragédie dont Lazare Ponticelli était le dernier de nos Mohicans ? A-t-il su l’élargir au monde ? Rien n’est moins sûr… En 1914, la propagande officielle faisait des Allemands des “boches”, des étrangers différents, des Germains avec qui vivre ensemble eût été impossible, et aujourd’hui c’est fait. Alors pourquoi tant d’incompréhension aujourd’hui, pourquoi certains chefs d’État s’évertuent-ils à faire régner cette sordide atmosphère de choc des civilisations quand tous les économistes savent que le premier de tous les problèmes, ce ne sont pas nos appartenances culturelles et religieuses respectives, mais la PAUVRETÉ du reste du monde…l’administration Bush s’est consacrée à une guerre contreproductive pour la sécurité mondiale et meurtrière qui plus est (près de 4000 GIs et un million d’Iraquiens [1]), une guerre qui coûtera à l’Amérique au moins 3 000 milliards de dollars (estimation de J. Stiglitz dans son dernier livre) mais n’a versé que 20 milliards de dollars au titre de l’aide publique au développement en 2004 [2] ! 

Lazare Ponticelli, puisse l’absurdité de la « Der des Ders » dont tu étais l’ultime témoin rester présente à nos esprits ! Espérons que l’humanité saura puiser dans ton histoire qui fut celle de millions d’autres pour que l’ONU ne connaisse pas au niveau mondial le funeste destin qu’eut la SDN au niveau européen. Gardons à l’esprit enfin le message que s’envoyaient par élastique d’une tranchée à l’autre ennemis Autrichiens et Italiens “pourquoi on se bat ?”. 

[1] : d’après Opinion Research Business : 1,2  million de morts violentes depuis 2003, certes loin d’être toutes dues aux GIs, mais liées de façon certaine au chaos, à la criminalité et aux violences interconfessionnelles post-invasion. http://www.opinion.co.uk/Newsroom_details.aspx?NewsId=78

[2] : les États-Unis ont le plus grand mal à respecter leurs engagements de Monterrey pris en 2002 et devant les amener à réserver 0.7% de leur PIB à l’aide publique au développement, ils n’en versent que 0.2%, soit 20 milliards de dollars en 2004 !

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Inauguration du blog!

mars 15, 2008
Bienvenue à tous sur ce blog que je me décide à lancer.Il s’agit ici pour moi de promouvoir une mondialisation plus juste. J’essaierai modestement d’apporter mon avis ainsi que des informations sur le sujet glanées au travers de mes lectures…Je vais tenter de m’astreindre à l’ambitieuse tâche de prendre la plume le plus régulièrement possible pour revenir sur un thème d’actualité, un enjeu de notre monde, un évènement ayant de près ou de loin une résonance avec la mondialisation, ce processus incontournable qui affecte profondément nos sociétés.

La mondialisation est la matrice qui fonde aujourd’hui l’avenir l’Humanité. C’est un phénomène social, économique et culturel qui s’appuie sur le progrès scientifique: grâce à des moyens toujours plus efficaces pour se déplacer, transporter  et  communiquer, les Hommes vivent dans un monde de plus en plus interdépendants où peuvent circuler de plus en plus librement idées, biens, services, flux financiers, travailleurs…

De l’explosion des échanges commerciaux est née cette interdépendance qui s’accroît chaque jour un peu plus: malgré les craintes respectives, les Chinois ont ainsi viscéralement besoin des Américains et de leur consommation pour exporter leur production et continuer à créer des emplois aux millions de paysans qui arrivent en ville (sans quoi le régime communiste s’effondrerait), et les Américains de leur côté ne peuvent se passer des Chinois et de leur capitaux pour continuer à profiter de leur train de vie dont ils jouissent à crédit.

Cependant, cette mondialisation est surtout économique, sans que la mondialisation politique ne suive alors qu’elle est pourtant indispensable: imaginerions-nous notre économie nationale sans un état régulateur à même d’imposer des règles du jeu équitables à tous?

C’est sur cette carence et ses conséquences sur la vie des Hommes qu’il me tient à coeur de me pencher humblement. Et ce afin de partager avec vous le fruit de mes réflexions.

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